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Buchbz et Roux. Séance des Jacobins du 10 mai

LE PÈRE DUGHESNE

L'entrée en scène d'une députation bordelaise devait donner une force nouvelle au retour ofiensif de la Gironde. Dans la séance du 14 mai, à la Convention, l'orateur de cette délégation, Duvigneau, protesta contre « la hache liberticidc des centumvirs > et termina son discours par cette adjuration : «Donnez une Constitution à la République française. »

— Rassurez-vous, compatriotes, lui répondit Boyer-Fonfrède, Paris compte parmi ses habitants un grand nombre de citoyens courageux, qui auront l'œil sur « les scélérats que Pitt soudoie ».

Eternelle injure que se renvoyaient réciproquement les deux partis.

Le boucher Legendre jette dans la discussion cet autre argument, si souvent reproduit par la Montagne, qu'on veut brouiller les départements avec Paris.

Et l'impétueux Guadet réplique, à son tour, en citant ce propos applaudi aux Jacobins l, « qu'il fallait exterminer tous les scélérats avnnt de partir pour la Vendée ». Il fait voter en môme temps l'affichage, dans Paris, d'un rapport où la Convention affirmera sa ferme intention de déjouer les complots formés contre elle et d'en punir les auteurs.

La Gironde, qui sent la victoire revenue sous ses drapeaui, ne tarde pas à en abuser. Elle veut frapper l'ennemi jusque dans son honneur et dans sa probité, sans se demander si son passé à elle fut toujours à l'abri des reproches. Barbaroux parle «d'une société fameuse qui se vante d'avoir placé neuf mille agents dans les administrations ». Buzot demande à connaître la « source de certaines fortunes subites et scandaleuses ». Et la Convention adopte une proposition de Génissieux invitant le Conseil exécutif à donner dans les quarante-huit heures « l'état de ses employés » et dans la quinzaine celui « de tous les agents de la République ». Bien mieux, Buzot fait voter que les députés, dont la fortune s'est augmentée depuis la Révolution, soient tenus de

1 . Bvchbz et Roux font remarquer, avec juste raison, que Robespierre combattit au club des Jacobins la motion de co digne émule des septembriseurs.

déclarer, dans l'espace <Tun mois, les causes de cet accroissement, sous peine de dix ans de fers,

La Montagne s'efforce de riposter, dans les milieux où elle est toute-puissante, à d'aussi rudes attaques. Chaumette signale au Conseil général « Gorsas et Brissot comme flétrissant aujourd'hui les auteurs des massacres de septembre qu'ils avaient approuvés comme nécessaires dans leurs journaux à cette époque ; et le Conseil général note qu'on enverra aux quarante-huit sections, aux clubs et autorités constituées, des affiches établissant par les textes mêmes cette contradiction... le Gorsas d'aujourd'hui, le Gorsas d'autrefois *. »

Aux Jacobins, c'est Hébert qui prend la parole, Hébert, que Dutard représentait, dans un de ses précédents rapports à Garât \ comme déprimé. 11 a repris sa vigueur. « Il fixe l'attention de la Société sur la situation de Paris. Il dit qu'il se dégarnit de tout ce qu'il y a de plus chauds patriotes, que les aristocrates affluent et que le commandant (Santerre), qui avait la confiance des sections et de tous les bons citoyens, va marcher contre les rebelles de la Vendée. 11 demande que la Société fixe une séance où elle discutera le choix des successeurs de Santerre.

€ (Plusieurs voix désignent Boulanger.)

c Ce n'est pas assez de désigner vaguement un citoyen, mais il faut encore, pour son honneur et pour le bien de la République, qu'on discute ses vertus civiles.

« (On renvoie à la prochaine séance pour s'en occuper '.)»

Hébert se rappelait les débats de la veille à la Convention. D'ailleurs, Boulanger, qui allait remplacer Santerre en qualité de commandant général, donnait presque aussitôt sa démission, laissant la place au misérable Hanriot, bien mieux entraîné à ces basses besognes, dont Fégorgement de la Gironde devait être pour lui le prélude.

Or, le 18 mai, le jour même où, sur un nouveau réquisi-

1. Feuille de Pari* du 10 mal. Séance de la Commune du 15 mai. 3. ScRMioT. Tableaux de la Révolution (Rapport de Dutard du 5 mai). 3. Feuille de Paru du 16 mai : Séance des Jacobins du 15 mai.

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toire d'Hébert exaltant « les vertus civiques» de Boulanger, ce parfait démocrate était nommé «remplaçant provisoire» de Santerre, un orage, pressenti, sinon provoqué, par la Gironde, éclatait dans l'enceinte de la Convention. Depuis huit jours, l'Assemblée Nationale avait quitté la salle du Manège pour venir siéger dans le palais des Tuileries ; et les abords des tribunes réservées au public étaient encombrés de femmes aux figures sinistres et aux vêtements sordides — les dévotes de Robespierre — qui ne laissaient pénétrer dans la salle les spectateurs pourvus de billets qu'après un contrôle des plus outrageants. Une de ces furies voulut expulser de force un auditeur, signalé comme suspect à ses compagnes, pendant que Lanjuinais et Guadet discutaient une proposition sur l'appel nominal obligatoire, proposition d'ailleurs défavorable à la minorité.

Cet incident met le feu aux poudres. Isnard, président depuis deux jours, se lève et, avec cette solennité emphatique, qui est un des caractères de son éloquence, révèle un complot ourdi par l'étranger « pour détruire la liberté en France et pour dissoudre le Convention par elle-même ». Ce sont les femmes qui donneront le signal du mouvement au peuple, les femmes qui ne cessent de répéter ce propos : € Avec nos billets, nous avons des assignats et souvent de l'argent. »

Guadet profite de ces déclarations, dont Vergniaud a fait voter sur Pheure l'impression, pour précipiter le coup d'Etat résolu par le Comité girondin qui porte le nom de Valazé, oncle de Desgenettes, l'ennemi de la Commune, odieux à son compatriote Hébert. Guadet propose donc la révocation des autorités constituées de Paris, la substitution provisoire et immédiate des présidents de sections au Conseil général, enfin la convocation à Bourges des suppléants de la Convention.

L'adoption de ces mesures eût porté un coup funeste à la Montagne. Aussi, toute la gauche se souleva-t-elle contre la motion de Guadet.

— Voilà donc la conspiration découverte ! cria Collet d'Herbois, répétant sous une autre forme l'accusation de fédéralisme que Marat venait de jeter à la face de ses adversaires.

Mais Barère, qui, tout en n'appartenant pas à la Montagne, joua, comme modérateur, un rôle étrange dont il se vanta plus tard, Barère fit avorter la manœuvre de Guadet et renaître le calme, grâce à une proposition que l'Assemblée adopta sans débats. C'était la nomination d'une Commission de douze membres, chargée d'assurer la tranquillité publique, mais aussi « d'examiner la légalité des arrêtés de la Commune depuis un mois ».

Telle fut l'origine de ce fameux Comité des Douze, composé exclusivement de Girondins, qui devait, en quelque sorte, mener le deuil du parti, et succomber, en douze jours à peine, sous le faix des plus odieuses et des plus iniques accusations que l'Histoire ait jamais enregistrées.

Sans doute, pour celle-ci, la Montagne bénéficiera toujours de ces circonstances atténuantes, qu'aux heures les plus sombres de son intolérable tyrannie, elle fit de l'unité un devoir national, du républicanisme de l'armée une nécessité patriotique, de l'inflexible continuité de cette politique le salut de la Révolution. Mais de ce qu'elle eut, dans une heure suprême, le sentiment exact des réalités, s'ensuit-il que les Giron dins fussent, comme elle le prétendit toujours avec une insigne mauvaise foi, des politiciens aventureux, des contrerévolutionnaires, des complices de Dumouriez, de mauvais Français, et, pour résumer en un mot ces griefs, des fédéralistes ?

Peut-être les théoriciens du parti, nobles esprits et rêveurs généreux, abusés par leurs doctrines philosophiques ou fidèles à des amitiés et à des admirations qu'avait partagées jadis toute la France, pensèrent-ils, un jour, que l'idéal du régime politique pour leur pays consisterait dans l'union intime en un seul faisceau de ses diverses provinces, autonomes comme les cantons de la Suisse ou les Etats de l'Union Américaine? Ce qui est indiscutable, c'est que toute la Gironde et ses amis, assagis par l'expérience et soucieux de refréner des passions qu'ils avaient été les premiers à déchaîner, prétendirent soustraire les départements au joug de la capitale. S'ils recherchaient l'exercice du pouvoir, ils ne l'admettaient que dans la pratique de la liberté. La Montagne

le revendiquait par la terreur et par l'asservissement de la province à Paris, c'est-à-dire à l'autorité centrale. Et tous les citoyens qui représentaient officiellement ou officieusement cette même autorité, à la gauche de la Convention, sur les bancs de la Commune, dans les clubs, dans les sections et dans toutes les assemblées populaires, étaient, bien autrement que les Girondins, des « hommes d'État ». Leur unité de vues et leur esprit de suite, devant l'invasion étrangère et la guerre de Vendée, s'imposant à d'admirables armées, sauvèrent la France de l'abîme où elle était près de tomber. C'est la seule justification qu'on puisse invoquer en faveur de leur mémoire, chargée de tant d'attentats contre la liberté et la vie humaines. Car, vainement, des historiens, pris d'une inexplicable tendresse pour les Jacobins, ont tenté de les absoudre de ces crimes, en les isolant des Dantonistes et des Hébertistes, en proclamant qu'ils mirent à l'ordre du jour la probité, la vertu, le dogme de l'immortalité de l'âme et de l'existence de Dieu: comme si on pouvait décréter la morale qui résume tous ces principes philosophiques. Mais ces Dantonistes,ces Hébertistes, n'étaient-ils pas, pour la plupart, inscrits au club des Jacobins ; n'en étaientils pas les orateurs les plus applaudis? Et ne marchèrent-ils pas tous sous le même drapeau jusqu'au jour où, n'ayant plus de concurrents pour leur disputer le pouvoir suprême, ils tournèrent leurs armes les uns contre les autres ?

XXVÏII

La Commune hostile au Comité des Douze. — Projets de soptembriseurs et invectives du Père Dachesne contre la Convention. — Le Comité des Douze frappe Hébert. — Scènes héroïques à la Commune. — Voyage de Chaumette i l'Abbaye : « le Père Dachesne y siffle la linotte Ses amis à la Convention. — Autre voyage à l'Abbaye: relation de Cubière. — Garât le Caméléon. — Servilisme d'Hérault de Séchelles. — Mise en liberté d'Hébert. — Les deux discours de Chaumette. — Apparition inattendue d'Hébert à l'Hôtel de Ville. — Son triomphe; joie délirante de ses amis. — L'allocution du martyr.

La Commune donna, la première, le signal de la révolte contre le Comité des Douze. Le 19 mai, Hébert et Chaumette dénonçaient au Conseil général l'organisme nouveau, en ces termes vagues qu'affectionnait Robespierre, mais qui ne trompaient personne, « qu'on méditait un grand complot, mais que les sans-culottes le déjoueraieut comme ils avaient déjà déjoué tous les autres »

Entre temps, l'inévitable Varlet et ses acolytes reprenaient, au club de l'Evêché, leurs motions incendiaires.

A l'Hôtel de Ville, dans une réunion des commissaires de sections assemblés pour dresser les listes de suspects, et le jour même où le Comité de Douze était dénoncé au Conseil général, un homme, qu'on dit plus tard être Marino, l'administrateur de police, déclarait ne connaître d'autres suspects que c les vingt-deux députés de la Convention ».I1 proposait donc de les saisir et de les mettre en lieu sûr. « Nous les septembriserons, ajoutait-il... nous, non... mais, avec un peu d'ar-

1. Scbmidt. Tableaux de la Révolution française, t. 1, p. 249. Rapport de Dutard à Garât du 19 mai.

gent nous trouverons des hommes pour les tuer... » Un autre orateur voulut qu'on attendit le plan d'insurrection, élaboré, prétendait-il, aux Jacobins par Robespierre et Marat. Un des commissaires, revenant aux suspects, demandait dans quels dépôts publics il fallait les enfermer; on désigna aussitôt les maisons d'arrêt, et parmi elles, les Carmes du Luxembourg, encore tout ensanglantés des massacres de Septembre.

Ces propos furent rapportés au Comité des Douze et... comme d'ordinaire, niés et désavoués par les intéressés. Le lendemain, en effet, à une nouvelle réunion des commissaires de sections, Pache, en homme habile, improuva le langage attribué à Marino, « la Convention étant un dépôt confié à la ville de Paris », et le moindre attentat commis sur un seul membre de l'Assemblée Nationale pouvant déchaîner « la guerre civile ». Les divers groupements révolutionnaires opérèrent le même mouvement de retraite, depuis les comités de sections jusqu'aux clubs populaires. Les Jacobins s'élevèrent, par la voix de Robespierre, contre les « mesures extrêmes » et les Cordeliers, eux-mêmes, blâmèrent les motions intempestives des Léonard Bourdon et des Varlet, à l'instigation de Legendre qui proclamait inviolables les représentants de la nation.

Aussi bien, la prudence la plus élémentaire ordonnait à ces bouillants champions de la Montagne de mettre une sourdine à leurs revendications. Le Comité des Douze apportait à l'accomplissement de son œuvre, c'est-à-dire à l'étranglement de « la conspiration » permanente tramée par la Commune contre l'autorité de la Convention, la résolution désespérée de l'homme qui se sent perdu, s'il ne frappe le premier. Que dans son empressement à recueillir toutes les armes dont il croyait pouvoir accabler l'ennemi, le Comité des Douze ait cherché plutôt la quantité que la qualité ; qu'il ait, dans son acte d'accusation, réuni trop souvent ces manières de commérages que des humoristes ont successivement appelées le Roman ou la Conspiration chez la portière, nous n'y contredirons pas. Mais, en dehors même de l'appel à l'assassinat, formulé le 19 mai à l'Hôtel de Ville et dé-

noncé depuis à la Convention par la section de la Fraternité, le Comité n'avait-il pas à sa disposition les procès-verbaux, les registres, les comptes rendus de la presse, documents officiels ou officieux témoignant de l'effort tenté, depuis trois mois, par les sections, les clubs, la Commune elle-même, contre les Vingt-deux journellement voués aux fureurs populaires? Qu'importait donc cette indignation, bien tardive, du Conseil général flétrissant, sur le réquisitoire de Chaumette, les scélérats prêts « à faire égorger les représentants du peuple » et invitant la députation de la section de la Fraternité — qui, par parenthèse, n'avait présenté son adresse qu'à la Convention — «à venir lui donner les renseignements nécessaires pour qu'il pût découvrir les traîtres et les livrer, le soir même, aux tribunaux 1 ? » Et combien autrement significative était l'apologie de la Commune du 10 août — cet objet d'exécration pour la Gironde — qu'avait votée, dans sa séance de la veille, ce même Conseil général ! Chaumette, en effet, lui avait annoncé qu'enfin la Commune du 10 août « avait rendu ses comptes »... « S'il y a eu quelques prévaricateurs, avait-il dit (et c'était une allusion à certaines indélicatesses commises par Sergent et Panis), ils seront punis ; mais la masse a été pure et intacte : elle a établi la République en France. » En réponse à cet effronté panégyri- <rae, le Conseil général avait arrêté qu'il « serait imprimé un tableau des membres de la Commune du 10 août qui ont rendu leurs comptes et qu'il sera déposé dans les archives pour servir à l'Histoire *. >

Au lendemain de ces séances dignes de l'Antique Rome, le Père Duchesne avait lancé un article, d'un ton tout différent, et qui justifiait singulièrement les alarmes et les colères de la Gironde. Hébert y reproduisait ses perpétuelles calomnies contre « les hommes d'État » ; car il avait adopté le terme de Marat ; il les accusait de faire piller les épiceries et les boulangeries, pour en rejeter tout l'odieux sur les Parisiens et pour affamer le peuple ; il renouvelait à ces « traîtres » son éternelle menace de leur faire subir le supplice infligé

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