‹ Le Père Duchesne. Hébert et la commune de ParisChapitre 83 sur 165 · La Feuille de Paris, n · texte numérisé non relu

La Feuille de Paris, n

HÉBERT BT LA COMMUNE

des Moulins on se bat à coups de chaises ; des femmes de la Société fraternelle courent par les rues, drapeau rouge en tête, s'efforçant d'entraîner le peuple à l'Abbaye pour délivrer Hébert. Robespierre qui, lui-même, malgré sa haine contre la Gironde, avait jusque-là prêché le respect des lois et s'était opposé aux « mesures extrêmes », se met au diapason de la rue. Le soir du 26 mai, dans cette salle des Jacobins, où l'incarcération d'Hébert échauffe depuis deux jours tontes les têtes, il déclare que le peuple doit se lever en masse contre un despotisme qui viole les lois les plus sacrées. Demain, il parlera haut et ferme à l'Assemblée, résolu, si on l'oblige à se taire, à s'insurger lui seul contre le président et même contre la Convention tout entière. Robespierre élargissait la question. Pour lui, ce n'était pas seulement la mise en liberté d'Hébert, c'était aussi l'écrasement de la Gironde qu'il fallait poursuivre. Cette déclaration de guerre à outrance et à mort, même par des voies illégales, fut acclamée aroc transport.

Dans la matinée du 27 mai, le secrétaire de la Commune, le citoyen Gubière, l'ancien Dorat-Cubière, le poète musqué, si longtemps l'ami et le « teinturier » de Fanny de Beauharnais, était allé informer Hébert du mouvement qui se dessinait en sa faveur dans tout Paris et, le jour même, il lisait au Conseil général, « pour ne pas chômer » dit malicieusement Dutard,ce compte rendu de sa visite: « J'ai trouvé dans un grenier quatre grabats qui sont livrés à tous les vents par les lucarnes qui y donnent. Deux de ces grabats sont occupés par deux généraux traîtres, l'autre par JW. Varlet,Be quatrième par le citoyen Hébert. C'est une chose ridicule et monstrueuse que de voir cet ensemble de scélérats avec d'honnêtes gens. Le citoyen Hébert s'en est plaint \ »

Le mot de Du tard « pour ne pas chômer » était juste. Quoique en permanence, la Commune, anxieuse, se taisait presque depuis deux jours. Mais les sections, les Jacobins, la Montagne, continuaient le combat dont l'Hôtel de Ville avait donné le signal.

1. Schmidt. Tableàux de U Révolution franç*ise,t. I,p. 31». Rapp. Datai d.

Cette journée du 27 mai marque une des phases les plus importantes de la lutte qui se poursuivait à la Convention. Pressé d'en finir et craignant sans doute une agression que préconisaient les sociétés révolutionnaires, le Comité des Douze avait enjoint aux sectionnaires du Mail, de Quatrevingt-douze et de la Butte des Moulins qui étaient de cœur avec les Girondins, de venir se grouper, en armes, autour de la Convention. Cet ordre était illégal, parait-il, s'il n'était sanctionné par un décret, la Commune de Paris ayant seule le droit de requérir la force armée. Pache, avisé par le commandant général, prévint le Comité, mais celui-ci passa outre.

Aussi bien Pache, qui joua son rôle dans cette mémorable journée, et qui, lui aussi, n'était pas précisément rassuré sur l'issue de la bataille, s'efforçait, comme représentant de la municipalité, de prendre une attitude pacificatrice. Il affirmait, dans une lettre, que l'arrestation d'Hébert était l'unique cause des troubles, et que, si l'Assemblée voulait faire trêve à ses dissensions, « il n'y avait pas de ville où elle pût être plus respectée et où les personnes fussent plus en sûreté qu'à Paris » : autant de vaines promesses, toujours rebattues par l'hypocrisie des uns et toujours démenties par la fureur des autres I En effet, Marat exige la révocation des Douze ; et une députation de la Cité réclame insolemment la mise en liberté du président et du secrétaire de la section, dont le Père Duchesne avait déjà signalé l'arrestation1. Isnard traite les délégués avec une indulgence méprisante. Robespierre, fidèle à son serment de la veille, demande la parole pour protester contre le despotisme girondin. Isnard la lui refuse. Un débat des plus vifs s'engage sur la question. Marat, Danton, Thuriot crient à la tyrannie. Les Montagnards jurent, tous, de résister à l'oppression. Et, au milieu d'un désordre indescriptible auquel participe le monde* fiévreux des tribunes, Isnard, qui déjà s'est couvert deux fois, veut lire un papier qu'il agite convulsivement. La gauche suppose-t-elle qu'il s'agit de la convocation des assemblées pri-

maires, dont Vergniaud vient d'obtenir le décret de la majorité et que la Montagne appelle un signal de guerre civile ? Peut-être ; car Bourdon de l'Oise jette dans la mêlée ce cri qui justifierait, à lui seul, l'ardeur inconsidérée des représailles girondines.

— S'il ose la proclamer, je l'assassine.

Cependant, comme au 10 août, les bataillons mandés par le Comité des Douze viennent se poster aux Tuileries. Et déjà le bruit se répand dans Paris que la Convention est cernée par des troupes et que la Gironde est en passe d'être égorgée.

Garât, le ministre de l'Intérieur, informé par la rumeur publique, se rend aussitôt aux Tuileries.

Le rôle décisif, joué par cet homme d'Etat dans la journée du 27 mai, rôle qui assura le salut d'Hébert qu'il disait mépriser et la perte des Girondins qu'il prétendait chérir, mérite d'être étudié de près. A lire les rapports de Dutard à son grand chef, on pourrait croire que celui-ci fut impressionné, non seulement par les faits que le policier exposait, mais encore par les conséquences qu'il en déduisait. Dutard avait pour Hébert cette dédaigneuse ironie qu'il prodiguait à Chaumette. Au lendemain de l'arrestation du Père Duchesne\ il estime, dans un style heurté, où les idées ne sont souvent qu'à l'état d'indication, que le € soulèvement du peuple par le parti d'Hébert est improbable ». Il n'est donc pas opposé à « l'indulgence » pour le fonctionnaire municipal. « Mais si on pouvait le retenir quelques jours, cela opérerait un grand bien. » Comme « c'est une espèce de marque d'infamie gravée sur le front de quiconque est frappé par la loi », Hébert sortira « tout honteux » de prison. En vain voudra-t-il « simuler l'enragé »,le peuple ne le croira pas.Car «finir par échouer » après avoir « déployé une jactance outrée », c'est « se montrer le plus faible »,et, le « peuple hait la faiblesse autant que le poltronnerie ». Dutard avait pénétré cette àme de boue qu'était l'auteur du Père Duchesne.

1. Schmidt. TibUiux de U Révolution française, tome I (Rapport de Dutard du 25 mai).

Le soir même, il s'était rendu chez Garât ; et, persévérant dans son système d'indulgence, il avait dit au ministre que € la Convention devait s'attacher à relâcher Hébert et parer aux moyens de le faire sans se déshonorer ». Le Comité des Douze savait cependant à quoi s'en tenir sur la bienveillance du substitut de Chaumette à son égard; car Hébert, quarantehuit heures avant son incarcération, avait dit, à la section Bonne-Nouvelle, toujours d'après Du tard, que « sous peu de jours il y aurait une grande révolution ».

Garât fut-il ébranlé par l'argumentation de son observateur, eut-il la sensation, avec son flair de politicien ondoyant, mais avisé, que la cause de la Gironde était compromise, ou bien céda-t-il à l'impulsion d'un optimisme injustifié ? Toujours est-il qu'à la tribune de la Convention, où il est appelé, dès son entrée dans la salle, il reprend la thèse accoutumée de Pache. Le complot n'existe pas. Si d'odieux propos furent tenus à l'Hôtel de Ville, la Commune les a condamnés. Elle a procédé aux réquisitions militaires et levé des contributions de guerre, en exécution des décrets de l'Assemblée. Quant à Hébert, Garât ne le connaît pas, mais Pache et Destournelles lui ont affirmé que, dans ses fonctions de substitut, « ils l'ont toujours vu irréprochable ». Ce n'est pas qu'il lise le Père Duchesne ; il « trouve ce langage indigne d'un homme et par conséquent d'un magistrat ».

Une voix lui crie :

— 11 fait l'éloge du Père Duchesne.

Aussitôt l'assemblée devient houleuse. Garât proteste, quand le calme est rétabli :

— H faut que mes paroles aient été bien mal comprises. A-t-onpu croire que j'entreprenais l'apologie ou la défense de ces infâmes écrits où l'on propose le meurtre comme un moyen d'assurer et de consolider la liberté, où, pour rendre le peuple libre, on veut le rendre furieux ?

Et Garât, par manière de contraste, de rappeler, avec une modestie édifiante, sa tenue, alors qu'il était publiciste. « Toutes les pages de son journal respiraient la morale d'un ami de l'humanité. Cette morale sortait tous les jours de sa plume parce qu'elle était dans son cœur. »

Néanmoins, malgré la flétrissure qu'il infligeait aux feuilles d'Hébert, Garât blâmait les poursuites exercées contre elles. H reprochait aux Douze, — de fort honnêtes gens, — de se montrer trop nerveux, de se créer des chimères et d'en arriver ainsi à des excès de pouvoir. Les représentants de la nation se confondraient dans la foule assemblée aux portes de la salle et moins nombreuse que la force armée, qu'ils y seraient accueillis avec le plus grand respect. Et, comme les tribunes acclamaient l'orateur : < Croyez-vous, concluait Garât, que les citoyens qui applaudissent aux assurances que je donne de leurs sentiments le feraient, s'ils avaient des intentions criminelles ? »

Ah ! le bon billet qu'avaient là les Girondins 1 Mais, comment concilier ce bill d'indemnité, que le ministre accordait à la Commune et à ses entours, avec la réprobation énergique dont il frappait, le matin même, les organismes révolutionnaires, dans un entretien avec Boyer-Fonfrède, réprobation qu'il renouvelait le lendemain, 28, au Comité de Salut public, en présence de Rabaut-Saint-Etienne, membre du Comité des Douze ? Garât estimait — et son rapport célèbre sur le 31 mai l'atteste1 — qu'il était imprudent de laisser à la Commune la libre disposition de toutes les forces de Paris et d'aller faire arrêter un de ses officiers municipaux dans son sein. Il ne méconnaissait pas la gravité du « passage affreux t> que la Commission lui avait montré d'Hébert; mais — et c'était là un argument spécieux, car le ministre ne pouvait ignorer l'arrêt du tribunal révolutionnaire — certaines pages de Marat ressemblant à celle d'Hébert, on devrait, « si l'on était sous le règne de lois >, mettre Marat où l'on a mis Hébert. Il était donc « trop dangereux d'enfermer Hébert à l'Abbaye, quand on laissait Marat à la Convention». Et la conclusion de Garât était qu'il fallait retirer à la Commune la force qui devait appartenir à la loi. N'était-ce pas en appeler à une répression vigoureuse de la violence et de la tyrannie ? On ne saurait donc s'étonner, si, après avoir appris que

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