‹ Le Père Duchesne. Hébert et la commune de ParisChapitre 85 sur 165 · Feaillede P*ri$, n · texte numérisé non relu

Feaillede P*ri$, n

car elle a rétabli la Commission sur qui elle compte pour l'anéantissement de ses mortels ennemis. Aussi se laisse-t-elle arracher sans trop de résistance — acte d'insigne faiblesse qui consommera infailliblement sa perte — l'ordre de mise en liberté d'Hébert et de ses co-détenus.

On T ignorait à l'Hôtel de Ville ; mais on savait que le pouvoir du Comité des Douze était restauré ; et la joie délirante de la Commune, où Ton ne parlait plus, depuis la veille au dire de Garât, que € de joie et de repos », avait fait place à la plus morne tristesse. Les gens bien informés prétendaient que toute la députation de Paris allait rejoindre Hébert à l'Abbaye. Chaumette était entré dans la salle des séances, l'air abattu, le front couvert de sueur.

Assis au parquet, la tête entre ses mains, il se lève brusquement ; et, bouleversant d'un geste fébrile tous ses papiers : — « II n'y a plus d'administration, s'écrie-t-il, nous sommes trahis; la liberté est perdue ; tous les principes sont violés ; un pouvoir monstrueux se lève, un pouvoir dictatorial anéantit la pensée, la liberté des opinions, la liberté de la presse. Le côté droit de la Convention nationale — journalistes, notez-le bien — oui, le côté droit conspire contre la Révolution, contre la Répubbque. Il faut que le peuple se montre, il faut... mais surtout, point de sang, citoyens... Je n'aime point le sang, quoiqu'on me présente comme un homme sanguinaire »

Soudain des applaudissements, des acclamations se font entendre à la porte de la salle. C'est Hébert qui entre, suivi de Varlet.c Chaumette saute à son cou; le président, le secrétaire, les membres, les femmes mêmes des tribunes s'élancent au parquet. Hébert et ses compagnons d'infortune sont portés par la foule et couverts d'embrassements. On leur met à. chacun un bonnet ronge. A cette scène attendrissante succède • un majestueux silence. Hébert veut parler, mais les larmes le sufîoquent... »

Chaumette en profite pour continuer ou plutôt modifier son

S. Annales de la République française, n° du 31 mai.

Courrier Universel, no du 30 mai. Séance du Conseil général du 28.

discours, dont les dernières phrases, trop circonspectes, avaient soulevé des murmures. L'homme qui se défendait, tout à l'heure, d'être sanguinaire, déclare qu'il « faut tuer » quiconque veut anéantir la liberté de la pensée.

Dumay entend qu'on livre immédiatement le Comité des Douze au tribunal révolutionnaire. Et sa motion est adoptée.

Hébert, qui avait eu le temps de se remettre, place à son tour une allocution très vibrante, très enflammée et trop importante pour n'être pas citée presque intégralement. C'est le sommaire, mais en style un peu plus décent, de la prochaine Joie du Père Duchesne ' ; c'est surtout, dans son cri de haine contre le Comité des Douze, le réquisitoire inique et odieux, d'où sortira l'acte d'accusation qui livrera les vingtdeux à l'échafaud :

« Citoyens, mon premier devoir, en sortant de mon honorable prison, était de me rendre à mon poste, d'où je n'aurais jamais dû sortir, si, par une tyrannie infâme, par un acte arbitraire digne de l'ancien régime, je n'en eusse été arraché.

« Je ne trouve point d'expressions assez fortes pour vous peindre les jouissances que j'ai éprouvées dans ma captivité. Que n'ont-il vu, ces despotes, tout ce qu'il y a d'honnêtes citoyens, de bons patriotes, de vrais sans-culottes, venir m'assurer de leur dévouement, m'offrir leurs services et leur bourse? Oui, si j'avais accepté toutes les offres qui m'ont été faites, le Pactole aurait coulé dans ma main.

« En moi, la magistrature a été avilie ; un pouvoir dictatorial m'a arraché à mes fonctions ; mais savez-vous comment était conçu le mandat d'amener lancé contre moi?... Il était enjoint au concierge de l'Abbaye de me recevoir comme prévenu d'attentat contre la Convention ; vous voyez qu'ils voulaient m'assassiner juridiquement.

« Sachez qu'ils avaient le projet d'anéantir toutes les autorités constituées, de faire périr tous les amis de la liberté et de proposer le rétablissement de la royauté... Ne vous endormez donc pas, citoyens, vous êtes au-dessus d'un volcan prêt à faire éruption. Les citoyens de Paris avaient besoin

de cette inquisition pour justifier leur conduite auprès des départements.

« Je demande que le Conseil nomme une commission chargée de faire l'historique de tout ce qui s'est passé depuis l'institution du Comité des Douze pour être, par des commissaires, porté dans tous les départements.

« Que les sections soient invitées à désarmer les gens suspects et que ces armes soient distribuées aux sans-culottes qui n'ont pas le moyen d'en avoir. »

L'heure de l'apothéose a sonné.

€ Des sans-culottes enguenillés, dit Chaumette, sont venus ce matin m'apporter une couronne pour Hébert et je la lui remets. »

Celui-ci, modeste en son triomphe, pose la couronne sur le buste de Jean-Jacques Rousseau. Des citoyennes, habituées des tribunes, avaient préparé, pour le roi de la fête, des guirlandes de fleurs ; à l'exemple d'Hébert, elles en décorent le buste de Brutus.

Enfin, — sanction officielle de cette mémorable journée, — « le Conseil nomme des commissaires pour présenter, au nom des quarante-sept sections, à celle de Bonne-Nouvelle, le citoyen Hébert, délivré des chaînes de la tyrannie, et, sur la proposition de Chaumette, il est arrêté que ce jourlà sera appelé, dans le calendrier de la Municipalité, le jour de l'Amitié ». »

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