‹ Le Père Duchesne. Hébert et la commune de ParisChapitre 92 sur 165 · Feuille de Paris, n» 292. Moniteur de juin · texte numérisé non relu

Feuille de Paris, n» 292. Moniteur de juin

Gensonné, Salles, Buzot lui-môme n'étaient pas à leurs bancs. Mais Lanjuinais, qui partageait leur aversion pour la Montagne, sans accepter — lui, l'ardent royaliste, lui, le catholique fervent — les opinions politiques et religieuses de ces sceptiques et voluptueux républicains, Lanjuinais était déjà sur la brèche, tonnant contre la tyrannie, avide « de sang et de domination », de cette municipalité rebelle qui empêchait, depuis trois jours, la Convention de délibérer et loi infligeait le plus honteux avilissement *.

— Descends, hurle le boucher Legendre, ou je t'assomme.

— Fais d'abord décréter que je suis bœuf, réplique Lanjuinais, imperturbable.

Les Montagnards se précipitent sur lui, le pistolet à la main.

La droite, armée elle aussi, accourt le protéger. La mêlée 8*engage autour de Lanjuinais, étroitement attaché à la tribune ; et» quand chacun a regagné sa place, l'intrépide Breton conclut en demandant la cassation immédiate de « toutes le s prétendues autorités constituées »de Paris.

Précisément celles-ci apportaient — dernière sommation — une pétition tendant au décret d'accusation des Girondins1. Mais sur la réponse énergique du président Mallarmé, acceptant la punition des « traîtres », si la preuve est faite de « leurs crimes », la Convention vote le renvoi de la pétition au Comité du Salut public. Billaud-Varennes voudrait que le rapport fût rédigé sur l'heure.

— L'ordre du jour ! demande la majorité.

— L'ordre du jour, proteste Legendre, est de sauver la patrie 1

Et, comme si la scène eût été concertée à l'avance, les pétitionnaires, admis aux honneurs de la séance, sortent brusquement de la salle.

— Aux armes 1 crient les tribunes.

Des membres de la gauche supplient aussitôt leurs collègues de « sauver le peuple de Paris de lui-môme et de ses excès », en votant le décret d'accusation.

1. Feuille de Paru, n* 292. Moniteur de juin 1793. a. Feuille de Pari*, n» 292. Moniteur de juin 1793.

— Non ! non ! répondent des voix, parties des rangs les plus opposés, témoignant ainsi de leur indignation contre un tel abaissement de la représentation nationale.

Quoique Levasseur de la Sarthe proclame l'absolue nécessité d'appliquer aux Girondins la loi des suspects, la Montagne elle-même hésite à créer un précédent qui pourrait un jour se retourner contre elle. Puis, de nouveaux incidents contribuent à augmenter la confusion et à jeter le désordre dans les rangs de l'Assemblée. Divers députés viennent se plaindre des insultes dont ils ont été assaillis au sortir de la salle. D autres signalent la fermentation qui règne dans les Tuileries, le concours prodigieux de soldats, les pièces de canon, les troupes de cavalerie qui forment une enceinte impénétrable autour de la Convention. Le Comité de Salut public, à qui la loi avait reconnu le droit de disposer de la force armée, s'inquiète, comme s'il l'eût ignoré jusqu'alors, d'un déploiement de troupes qu'il n'a pas ordonné. Croitil que le Comité révolutionnaire en a pris l'initiative. Toujours est-il qu'elle invite la Commune à renouveler d'urgence le Comité. Celle-ci accède d'autant plus volontiers à l'injonction qu elle y gagne une occasion unique de jeter par-dessus bord les derniers débris de ce Club central dont les appétits l'ont toujours inquiétée.

Mais, en revanche, il faut que le Comité de Salut public s'exécute, qu'il rapporte, séance tenante, la pétition impérieuse de la Commune. Et, par une de ces tergiversations qui montrent combien ses membres, ces Danton, ces Bréard, ces Cambon, ces Delmas, ces Treilhard, si offusqués de l'avilissement de la Convention, étaient eux-mêmes incertains, faibles et misérables, Bar ère vient proposer à l'Assemblée un décret par lequel les députés suspects « se suspendront volontairement de leurs fonctions ».

Si quelques Girondins vont au-devant d'un si lâche sacrifice, Lanjuinais n'accepte « ni démission, ni suspension > ; et Barbaroux déclare qu'ayant « juré de mourir à son poste, il tiendra son serment >. La Montagne repousse d'ailleurs le compromis de Barère ; et Billaud-Varennes exige que le vote du décret d'accusation soit soumis à l'appel nominal

motivé. C'est ainsi que, six semaines auparavant, Marat avait été envoyé au tribunal révolutionnaire.

Mais, de violentes rumeurs éclatent de toutes parts. Au moment où ils sortaient, Dussaulx, Boissy-d'Anglas, Lacroix ont été refoulés par la force armée qui occupe les avenues de la salle. Les députés de droite et de gauche se rencontrent dans un sentiment commun d'indignation, et Barère plus que personne, car il reconnaît que ses collègues et lui ont fait un marché de dupes avec la Commune. Aussi son dépit s'exhale-t-il en paroles amères : « Des tyrans nouveaux veillent sur nous ; leur consigne nous entoure... La Commune!... Elle a dans son sein des hommes du moral desquels je ne voudrais pas répondre... Le mouvement dont nous sommes menacés appartient à Londres, à Madrid, à Berlin... Peuple, on vous trahit !... »

Vaine protestation ! Aussi vaines la motion de Lacroix cassant la consigne donnée au commandant des Tuileries par «des gens à moustaches », la grandiloquence de Danton, et les recherches du Comité de Salut public sur l'origine d'un « ordre » aussi infamant pour la majesté conventionnelle !

On sait que l'auteur de cet outrage était le commandant général Hanriot, qui, le matin même, avait communiqué son plan à la Commune pour l'arrestation des « traîtres 1 ». On le mande à la barre de l'Assemblée ; mais le misérable soudard ne daigne pas se déranger. Alors, sur la proposition de Barère, qui croyait sauver ainsi la digoité de la Convention en la confiant au loyalisme parisien, on vit ce lamentable spectacle d'une grande Assemblée française, précédée de son président, sortir de son sanctuaire et venir se heurter à un mur de baïonnettes inflexibles. Hérault de Séchelles eut beau enjoindre aux soldats de se retirer :

— Vous n'avez pas d'ordre à donner, lui dit Hanriot en pointant vers lui son sabre ; retournez à votre poste et livrez . les députés que le peuple demande 2.

Ce fut une explosion de murmures, de cris de colère, de sanglots de douleur.

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