‹ Le Père Duchesne. Hébert et la commune de ParisChapitre 94 sur 165 · Moniteur de 1793, n · texte numérisé non relu

Moniteur de 1793, n

corde qu'avait pu faire germer dans les cœurs le rapport ambigu de Barère sur des faits d'appréciation délicate, Couthon avait-il obtenu de la Convention le vote de ce décret, destiné aux départements et parant la Commune de Paris d'une prestigieuse auréole : « La Convention Nationale déclare que, dans les journées des 31 mai, 1",2 et 3 juin, le Conseil général révolutionnaire de la Commune et le peuple de Paris ont puissamment concouru à sauver la liberté, l'unité et l'indivisibilité de la République. »

Une telle gloire rejaillissait en partie sur Hébert, dont l'autorité s'était encore accrue des palmes de ce prétendu martyre qu'il avait appelé le peuple à venir contempler dans son cachot Et ce n'était plus seulement le fonctionnaire, c'était aussi le lettré que la Commune prenait comme porteparole, autant pour s'adresser à la Convention que pour exposer aux « frères et amis » de province, sous la signatare complaisante de Pache, les causes et les faits de la récente révolution. L'historique de la dernière journée vaut la peine d'être cité ; le Père Duckesne, pour l'écrire, a échangé la carmagnole du marchand de fourneaux contre le pourpoint de Mascarille fourbum imperator :

... «Imaginez- vous au milieu des ténèbres d'une nuit profonde entendre tout à coup les accents alarmants du tocsin, les battements précipités du tambour. Imaginez-vous, aux éclats du canon d'alarme, voir tous les Parisiens sortir en armes du sein de leurs foyers, inonder les places publiques. Peignez-vous les flots tumultueux d'une multitude agitée, les cris confus, le hennissement des chevaux, le frémissement des armes... Lisez sur tous les fronts les sentiments qui agitent les cœurs, l'inquiétude sur les événements qui se préparent, T horreur des traîtres qui depuis longtemps font le malheur public, le désir ardent d'en tirer une vengeance éclatante... Représentez-vous des monstres déguisés, parcourant les rangs, et par des discours perfides et des insinuations atroces, excitant le peuple à des mesures violentes et san-

1. Schmidt. Tibletux de la Révolution française. Dutard résume dans son rapport l'affiche qu'Hébert fit placarder à Paris pendant sa détention.

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g a inaires. Transportez- vous aux avenues du Palais national, qui, dans son enceinte, renfermait les traîtres désignés par l'opinion publique.

« Voyez-le en un instant environné de toutes parts par une innombrable armée qui se répand partout comme un torrent. Enfin représentez-vous la Convention nationale en masse, l'Assemblée auguste de vos représentants et des nôtres, traversant aux cris de Vive la République ! et Justice des traîtres! les épais bataillons de républicains sans-culottes, qui baissent, à son aspect, leurs piques et leurs baïonnettes, et, malgré les provocations de quelques députés indiscrets, jurent qu'il ne leur sera fait une égratignure. Eh bien ! frères et amis, vous avez sous les yeux le tableau de tout ce qui vient de se passer à Paris...

... € Pour nous, quelle que soit votre décision, rien ne saura nous ravir la consolation douce, le plaisir unique d'avoir opéré le bien général, d'avoir été les auteurs d'une révolution, qui sera la troisième dans nos annales, sans avoir fait couler ni sang ni larmes *. »

Stylées par la Société-mère des Jacobins, où la Montagne et la Commune avaient jusqu'alors partagé les mômes opinions et soutenu les mômes combats, les filiales des départements avaient chaleureusement applaudi à leur victoire. C'est ainsi que la Société révolutionnaire des Amis de la République à Chartres avait écrit au Conseil général :

« Commune à jamais illustre, vous êtes la Montagne de la République... Citoyens, donnez pour nous le baiser de fraternité au citoyen Hébert et qu'il le prenne comme un hommage rendu au rétablissement des Droits de l'Homme »

Mais toute la province ne professait pas le même enthousiasme pour la révolution du 31 mai, ni pour le politicien qui s'en était montré un des plus ardents promoteurs. Les Girondins, qui, après le coup de massue dont leurs ennemis les avaient frappés, s'étaient ressaisis, avaient quitté presque tous Paris et, de la retraite qu'ils avaient gagnée au prix de

1. Feuille de Paris, n» 296 : Séance do la Commune du 5 juin.

2. Affiches révolutionnaires, (Collection de la bibliothèque de la ville ds Paria.)

quels périls, avaient fait un énergique appel à l'opinion publique et soulevé les départements contre une tyrannie illégale menaçant la France dans son € unité et son indivisibilité ». Car ils se servaient, eux aussi, de la formule qu'avaient mise à la mode leurs adversaires ; c'était en même temps leur réponse à l'accusation de fédéralisme qui pesait sur eux. L'homme qu'ils attaquaient encore avec le plus de passion était cet Hébert que les Mémoires de Louvet voulurent frapper d'une éternelle flétrissure dans cette phrase solennelle :

« L'Histoire remarquera sans doute que cette émeute eut lieu pour la délivrance d'Hébert, contre lequel la Commission des Vingt et un avait prouvé qu'il travaillait à dissoudre la Convention, et convaincu aujourd'hui d'avoir été l'agent des puissances étrangères. » Brissot l'appelle « le sale et affreux Père Duchesne », quand il reproche à Garât d'avoir invoqué pour* cette louve enragée les droits de la liberté1». Lasource, le député du Tarn, traite formellement d'assassin i nomme qui se déclarait «incapable de tuer une poule», dans ses fameux J'accuse, qu'il adressait, le 8 juin, au président de la Convention et qu'il fit afficher dans tout Paris :

... « J'accuse, devant la nation, Hébert et Varlet d'avoir fait retentir Paris, par leurs discours et leurs libelles, de provocations à l'assassinat des membres de l'Assemblée représentative du peuple français. Qu'on est humilié de prononcer de pareils noms et de leur donner môme la célébrité du crime 1 J'accuse Chaumette d'avoir prêché la révolte contre cette Assemblée auguste dans une réunion de séditieux qui se baptisait Conseil général de la Commune de Paris ; j'accuse Pache d'avoir vu tramer sous ses yeux l'affreux complot d'attenter à la représentation nationale et d'en avoir nié l'existence pour en assurer l'exécution \ »

Les sections de Paris qui avaient refusé, avant le 31 mai, de reconnaître l'hégémonie de la Commune, accentuaient encore leur résistance. Hébert prétendit la briser. C'était surtout la section du Mail qui était la plus réfractaire aux

1. Mémoires de Brissot, (1830, Paris, 4 vol.), tome II, p. 53. S. MoirnitBR-TBiWAirx. Histoire de U Terreur (Paris, 1863, 8 vol.), t. VII, p. 557 (pièce»).

bienfaits du nouveau régime. € Le jour de la révolution 1 elle a menacé de tirer sur les patriotes », clamait Hébert devant le Conseil général. Elle n'est pas seule à se révolter, ajoutait-il ; pour avoir raison de cet esprit de rébellion, « faites arrêter une douzaine de ces têtes chaudes dans chaque section et vous aurez la paix ». Et, sur son réquisitoire, en fin de séance, le Conseil décidait que, dès le lendemain, c on procéderait à l'organisation de l'armée révolutionnaire — la panacée du jour — décrétée par la Convention1 ».I1 ne paraît pas que la menace ait produit beaucoup d'effet ; car, deux jours après, sur la proposition de Chaumette, qui, dans son désir de voir € fraterniser toutes les sections », citait le touchant exemple de la Butte- des-M ou lins « embrassant » le faubourg Saint-Antoine, le Conseil envoyait des commissaires « prêcher l'union à la section du Mail ».Et le substitut de conclure sur le mode tragique : « Il n'y a pas de milieu : il n'y a plus pour nous que l'union ou l'esclavage *. » Aussi, en raison de son réquisitoire, adopté comme celui de Chaumette, fut-il ouvert, dans chaque section, un registre pour l'inscription des citoyens désireux de faire partie de l'armée révolutionnaire s.

Il est évident que, pendant la majeure partie du mois de juin, la Commune ne fut pas autrement rassurée sur les suites de la révolution qu'elle avait provoquée. La province était menaçante et Paris ne bougeait pas. Hébert, si crâne derrière le Conseil général et les sections révolutionnaires, s'inquiétait « de l'insouciance et de l'inertie des Parisiens en apprenant les déiastres de la Vendée». Il pense que dans un tel moment 200.000 hommes armés auraient dû se lever sur-le-champ, que le Conseil lui-même aurait dû choisir dans son sein des membres pour marcher contre les rebelles. Il se garde bien, par exemple, de s'offrir pour remplir cette mission ; mais il fait nommer par le Conseil général des commissaires qui présenteront à la Convention «des mesures de salut public*».

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