‹ Le Père Duchesne. Hébert et la commune de ParisChapitre 96 sur 165 · Prudhomme. Crimes de U Révolution · texte numérisé non relu

Prudhomme. Crimes de U Révolution

*• Costb d'Ahnobat. Anecdotes curieuses et peu connues sur différents personnages qui ont joué un rôle dans U Révolution. Genève, On d'août 1793.

députation de furies étant venue à la Commune pour y faire serment de respecter les propriétés, expliqua clairement son opinion, en disant qu'elle ne connaissait d'autre propriété que l'existence du peuple,ce qui ne peut signiûer autre chose que le droit de partager à volonté, et selon l'urgence des cas, la propriété de son voisin. Hébert ne fut pas des derniers à applaudir... » Mais, à la veille même du 31 mai, « la population voulant se lever pour défendre ses propriétés et sa vie, les conspirateurs de la Commune se virent obligés de mettre une sourdine à ces appétits destructeurs... On affecta sur-le-champ de ne plus parler que du respect des propriétés et des personnes... Chaumette et Hébert s'élevèrent, pendant plus de huit jours, contre toutes les motions incendiaires qu'ils avaient tant applaudies, lorsqu'ils ne les faisaient pas eux-mêmes... » Mais, vraisemblablement, la municipalité parisienne n'avait pu se débarrasser de certains Enragés qu'en leur laissant entrevoir la perspective de fructueuses compensations à l'heure de la curée ; car « on vit, dans la séance du Conseil général du 29 juin, plusieurs sections réunies des faubourgs Saint-Antoine et Saint-Marcel demander la prompte répartition des sommes promises aux sans culottes, qui avaient pris les armes le 31 mai ; et l'on entendit l'honnête Hébert répondre qu'on s'occupait de cet objet... »

Nous avions déjà signalé cette plate condescendance du fonctionnaire pour les caprices de la populace qui venait pérorer dans la salle ou rugir dans les tribunes. Rarement il osait lui tenir tête, puisque, dans le Père Duchesne, il la poussait aux pires violences, lui reprochant sans cesse sa patience et sa longanimité. Mais, du fait même qu'en sa qualité do journaliste populaire, il se montrait plus abordable à ses lecteurs que l'atrabilaire Marat, il devenait moins âpre dans ses relations particulières avec eux ; et les nombreux < aboyeurs », qui dispersaient sa prose pestilentielle dans tout Paris, contribuaient encore, par leurs commentaires, à faire de cet ogre révolutionnaire l'homme le plus inoflfensif de la capitale.

Un rapport très curieux de Dutard à Garât, toujours pré-

occupé de l'attitude des chefs de la Commune, nous donne, dans le cadre d'une scène de cabaret, une impression de cette communion d'idées et de cette communauté d'intérêts entre Hébert et les distributeurs du Père Duchesne.

17 juin 1793.

« Hier soir, je sortais de la Commune. En passant dans la rue Aubry-Boucher, j'entre dans une tabagie pour y prendre on verre de bière. J'y rencontre l'un des facteurs ou intendants d'Hébert à demi saoul avec des camarades, les deux plus mauvais sujets en apparence de tous ces aboyé urs des rues.

« — Connaissez- vous le Père Duchesne ?

« — Oui, je le connais, je viens même de le voir.

« — Eh bien! si vous l'avez vu, vous avez vu un brave garçon; c'est moi qui suis son facteur, et tel que vous me voyez, je lui ai prêté, il n'y a pas encore un an, une paire de calottes qui n'étaient pas bien bonnes, mais qui valaient toujours mieux que les siennes ; une autre fois, je lui ai prêté une paire de souliers pour aller à l'Assemblée ; et, comme j'ai le pied plus grand que lui, il les mit en pantoufles. Tiens, mon frère (c'est à moi qu'il parle) tu parais bon enfant, je veux que nous bussions (sic) ensemble une petite goutte. Un poisson à quatre verres, dit-il au limonadier.

« Il me mit entre les mains une demi-rame des feuilles du Père Duchesne, qui sortaient de dessous presse, pour allumer sa pipe.

c — Combien vend-on à peu près de feuilles Hébert ? lui dis-je.

Réponse : Il n'en a jamais autant vendu que depuis son affaire.

c II me fait voir son bras en écharpe.

c — C'est moi qui l'ai fait sortir et il a failli m'en coûter bon. Je me serais fait tuer. Il a tiré jusqu'à 9 (mille?) feuilles. ÎI faut observer, ajoute-t-il, que le ministre de la guerre lui m prend toujours trois mille pour envoyer dans nos armées.

« Je ne suis plus étonné d'avoir entendu Hébert faire une K>mpeuse apologie de Bouchotte (le ministre de la guerre).

€ Il entre trois garçons épiciers avec des sabres, de vrais colosses, ils nous ont fait peur. Il est entré un petit officier de la légion batave avec un grand sabre. Le camarade de Duchesne lui dit qu'il était enrôlé, lui, dans cette légion.

« — Ce n'est pas vrai, dit l'officier d'un ton résolu, vous êtes un menteur.

« — Je m'y suis présenté et on n'a pas voulu me recevoir.

« — Vous êtes encore un menteur, répondit l'officier.

« Mes deux Duchesne sont devenus tout tremblants; je les ai quittés l. »

Cette page, dans laquelle Dutard exagère à plaisir la détresse financière de son héros, nous ouvre donc une perspective sur la vie privée d'Hébert dans les points où celle-ci prend contact avec sa vie politique; et c'est sous cet aspect que nous allons l'envisager encore une fois.

1. Schmidt. Ttble&ux de U Révolution Française, tome II, p. 63,

Hébert épicurien. — La noce de Silrie Pache. — Un dîner rue Saint- Antoine. - Le directeur de conscience de Jacqueline. — Un protégé d'Hébert. — M. de V***.

Nous avions déjà étudié la vie privée d'Hébert, parallèlement à sa vie publique, et l'attitude de l'homme en même temps que celle du journaliste. Il nous semblait intéressant d'en signaler les contrastes ou les analogies. La tache ne laissait pas cependant que d'être difficile. Pour Hébert, comme pour la plupart des hommes de la Révolution, ces détails intimes, que recherche aujourd'hui l'Histoire, même la plus austère, sont en fort petit nombre, pèchent par l'exactitude ou manquent de précision. Les contemporains ont dédaigné ce genre d'informations; ils n'entendaient voir les grands acteurs ou les infimes cabotins de la Révolution que sur les tréteaux de la politique. Et encore ne faut-il accepter les portraits ou les jugements sortis de leur plume que sous bénéfice d'inventaire; la partialité en altère trop souvent le fond ou les contours. Que cette époque, curieuse et instructive entre toutes, puisque notre société moderne en est directement issue, n'a-t-elle eu son Saint-Simon, le peintre génial, qui nous a révélé, par le croquis de ses modèles jusque dans leur home, la France des dernières années de Louis XIV et des premières de Louis XV !

De janvier à juin 1793 — période qui, nous l'avons yu, se termine pour Hébert par une sorte d'apothéose — nous ivons encore des documents sur le rôle que jouait, dans son particulier, le rédacteur du Père Duchesne. Et sa feuille, en

confirmant leur authenticité, ne manque pas d'y ajouter une certaine saveur.

Lairtulier, sur la foi de témoignages du temps, affirme qu'Hébert réunissait chez lui « une société épicurienne », à laquelle présidait sa femme, dont Robespierre, paraît-il, goûtait la conversation *. Que le substitut de Chaumette, de goûts plus raffinés que son chef hiérarchique, aimât la bonne chère et les crus haut cotés, rien n'est plus certain ; mais qu'il tint table ouverte et qu'il eût fondé une académie gastronomique, nous n'en avons découvert nulle part la moindre preuve. Quand il recevait, ses allures d'amphitryon devaient plutôt laisser craindre à ses invités la maigre frugalité du brouet Spartiate. Voici, dans cet ordre d'idées, le billet qu'il adressait, par manière d'accusé de réception, au maçon Palloy, ce démolisseur de la Bastille, qui se faisait des» rentes en la débitant par morceaux :

« Patriote,

« Je ne reçus de ma vie cadeau plus flatteur que celui ([u? tu viens de m 'envoyer. Elle sera placée au beau milieu de ma boutique, la pierre sacrée des Droits de VHomme! Je la contemplerai toutes les fois que j'aurai occasion de parler des rois. Elle me rappellera leurs forfaits. Ma bile s'échauffera; juge ensuite de ma grande colère. Pour te prouver ma reconnaissance, le Père Duchesne et Jacqueline iront manger ta soupe, mais à charge de revanche.

« Ton concitoyen, « Hébert,

Substitut du procureur de la Commune et le véritable marchand de fourneaux f... »

« En échange de ton solide présentée t'enverrai mesjottf et mes colères; ce n'est pas grand 'chose, mais si ce n'est que du vin de Suresnes il est naturel f... »

« Au patriote Palloy sur les débris des cachots de la Bastille \ »

1. Lairtulibr. Les femmes de U Révolution. (Paris, 1842). 3. Là Révolution Française, tome XXXVIII, p. 423.

nÉBERT ET LA COMMUNE

Des pamphlétaires, des journalistes, de simples curieux ont vu Hébert attablé aux restaurants des Tuileries ou du Palais-Royal. Camille Desmoulins lui reprochera, dans son Vieux Cordelier, d'avoir assisté aux fins dîners du banquier de Kock. Mais, lui, Hébert, à l'entendre, ne s'assoit, hors de chez lui, qu'à ces festins populaires, où l'éclanche rôtie, arrosée de bourgogne, est le seul régal des vrais sans-culottes. C'est un refrain qui revient fréquemment dans le Père Ducheme.

Le 15 janvier 1793, Pache, alors ministre de la guerre, convie Hébert à la noce de sa fille. C'était au moment où l'ancien contrôleur de la maison du roi, devenu, en 1792, le collaborateur désintéressé de Roland, venait d'opérer, pour le plus grand profit de la Commune de Paris, cette évolution qui trompa si fort les espérances de la Gironde. Hébert ne le connaissait pas, mais célébrait « ses vertus > et l'appelait familièrement, à l'exemple de ses amis du Conseil général, « papa Pache ». Or, le hasard voulut que, le 16 janvier 1793, le quatrième témoin fît défaut, à l'heure où comparaissait devant la municipalité, cette Marie-Sylvie Pache, qui, en dépit de ses seize ans, était « aussi laide que méchante et allait dans tous les clubs demander la tête du roi * ». Galamment, Hébert s'offrit à remplacer le défaillant ; et, pour le remercier de ses bons offices, Pache, qui, probablement,ce jour-là, devait être de tenue moins négligée* que de coutume, invita le magistrat municipal à toute la cérémonie. Le Père Duchesne en a consacré le souvenir \ Ce fut une « grande ribotte *>, dans le genre de celle qui avait suivi « le pas de conduite » donné aux Rolandins par les braves Marseillais et autres fédérés des départements, en compagnie des membres de la Commune.

Chez Hébert, la joie de vivre était même bruyante. Mais ici, il faut se souvenir que le parangon des patriotes a deux domiciles : d'abord l'officiel, celui qui est situé dans sa section, à proximité de son journal et qu'il déclare, comme qua-

1. DcMOUMBz. Mémoires. (Paris, 1823, 4 vol.). T. III, p. 355. 3. DuMOtmiBz. Mémoires. T. III, p. 355. 3. Le Père Duchesne, no 211.

trié me témoin, au mariage de Mlu Pache : rue Neuve de fÉg alité. Le mari de Françoise Goupil en a cependant un autre, plus rapproché de l'Hôtel de Ville, que nous connaissons déjà et dans lequel il dépose peut-être le fardeau de sa grandeur. C'est ce logement de la rue Saint-Antoine où se rendra Desgenettes, sinon par curiosité, du moins par prudence, après son court entretien avec Hébert, le jour de la pompe funèbre de Le Pelletier Saint-Fargeau.

Le substitut de la Commune a renouvelé son invitation, rue de Paradis, où demeure son compatriote, qu'il n'a pu rencontrer ; et, le lendemain, le jeune médecin se présente chez Hébert ; il y est reçu le plus gracieusement du monde par Françoise Goupil qui le retient à dîner *. Et Desgenettes reconnaît que le menu était des plus délicats. En attendant l'arrivée du seigneur et maître, la dame du logis converse avec le nouveau venu, pour qui son époux éprouve, prétend-elle, la plus vive afiection. Desgenettes avise une belle gravure représentant Jésus dans la maison d'Emmaûs. Hébert Ta illustrée de cette légende: « Le sans-culotte Jésus soupant avec deux de ses disciples dans le château d'un ci-devant. »

Voilà, dit la Goupil, une plaisanterie qui m'est désagréable ; car moi, je ne suis pas athée ; et même, aux Jacobins, dans la Société fraternelle, je prêche à nos sœurs les doctrines professées par l'abbé Fauchet, un prêtre que j'admire et que je vénère.

— Hum ! fait Desgenettes, un singulier apôtre l

— C'est un très bel homme, fort élégant et plein d'onction.

Les deux époux ne devaient guère s'entendre sur le chapitre de cet abbé, ex-prédicateur de la Cour, qui monta, sabre au côté et crucifix en main, à l'assaut de la Bastille et qui fut, le lendemain, le missionnaire botté de la Révolution. Si Françoise en était coiffée, Jacques-René le vilipendait impitoyablement, par principes d'abord, et plus peut-être par jalousie. Il ne lui pardonnait pas d'être prêtre et encore

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