Mémoires de Desgenettes, t. II, p
moins évêque. « Ton air grenadier, ta large carrure, lui criait-il, t'avaient fait une réputation auprès des dévotes de haut parage et tu n'étais pas moins fameux chez les duchesses que chez la Gourdan.» On comprend si ces plaisanteries de corps de garde devaient effaroucher les tendresses idylliques du ménage républicain.
Cependant Hébert rentre à six heures. Il insiste pour que son compatriote reste à dtner ; et il profite de la circonstance pour s'acquitter d'une dette de cent francs qu'il avait contractée jadis envers Desgenettes.
Le repas, qui se prolonge pendant trois heures, est agrémenté de quelques incidents. Une sorte de géant, solidement musclé, mais de figure hideuse — un autre sapeur Rocher — fait irruption dans l'appartement et réclame d'une voix formidable « le Père Duchesne », qu'il vient voir, pour la troisième fois, depuis midi, sans avoir pu encore lo rencontrer. C'était un familier, connaissant beaucoup mieux le domicile privé que le domicile officiel du magistrat municipal.
— Eh I c'est toi, bon b... lui dit Hébert ; tu arrives à propos, je me suis occupé de toi... Veux-tu dîner ?
— C'est fait depuis deux heures; mais je prendrais bien
on verre de vin pour boire à la santé de l'aimable compagnie.
— Très volontiers... Tiens, voilà.
Et, pendant que. le patriote fait les libations d'usage, Hébert continue :
— Va-t'en ce soir aux Cordeliers: je reparlerai à Danton et Legendre, et tu auras ta place de concierge aux prisons . Adieu I frère et ami.
Le substitut de Ghaumette avait décidément la main pour ces sortes d'emplois.
— Vous voyez, dit-il à Desgenettes, quand ce rébarbatif lient fut sorti, c'est le Père Duchesne qu'on demande et c'est e Père Duchesne qui répond. Mais, à l'Hôtel de Ville et dans 'exercice de mes fonctions, soyez persuadé que je tiens un oui autre langage. Je suis un des rares, parmi les hommes lu 10 août, qui aient conservé leur coiffure et revêtu un cos-
tume décent. Cet honnête Anaxagoras s'illusionne plus que de raison à cet égard ; « ses sabots ne font pas sur le peuple l'effet qu'il en attend ».
Le savant Quicherat est donc dans l'erreur, quand il affirme qu'après le 10 août, Chaumette imposa les sabots classiques du vrai patriote à « tous » les membres du Conseil général1.
Peu de temps avant de prendre congé de son hôte, Desgenettes eut l'explication de l'insistance qu'Hébert avait apportée à recevoir sa visite.
— Monsieur, lui dit l'homme de la Commune, en raison de la reconnaissance que je vous ai gardée de vos bons offices, je dois vous donner un avis que vous pourrez faire parvenir à qui de droit. Votre oncle, M. de V"* et ses amis (nous saurons tout à l'heure le nom dont Desgenettes n'a voulu tracer que les initiales) se sont déclarés hautement les ennemis de la municipalité. Ces « hommes d'État > ont parlé de nos têtes. Eh bien ! nous demanderons les leurs et le peuple nous les accordera.
L'interlocuteur d'Hébert n'ignorait pas la lutte acharnée qui s'était engagée entre la Commune et les Girondins. Or, « M. de V* et ses amis » étaient les représentants les plus accrédités du parti ; et Desgenettes savait fort bien qu'ils étaient incapables de transiger.
— Je vous remercie de votre communication, répondit-il à des avances aussi peu dissimulées, mais ce serait en pure perte que je la transmettrais à l'intéressé.
Desgenettes ne revit plus Hébert depuis cette soirée en quelque sorte historique ; mais, le 15 mars, il allait faire ses adieux à M. de V***, qu'il se garda bien d'aviser de son entrevue avec le Père Duchesne; mais, comme, en ces temps troublés, la note émue sonnait toujours très haut, le narrateur ajoute, avec une certaine mélancolie, qu'il « embrassa pour la première et la dernière fois son adorable cousine Aimée », qui devait mourir de la fin tragique de son père *.
En effet, l'oncle de Desgenettes était ce Dufriche de Valazé,