G LE PÈRE GIGOGNE
— Sans doute; mais, qui sait le temps que tous y mettrez ! ^
— Eh bieni quoi qu*il arrive, je m'eu moque, dit Pierre, et puisque j*ai si mal choisi jusqu'ici, peut-
être vaut-il mieux que je n'aie pas le choix. La curiosité l'emporte chez moi sur la frayeur; si je ne cassais pas ce dernier œuf, toute ma vie je me répéterais qu'il contenait peut-être mon bonheur. Je l'ai ici dans ma poche, sous ma^ main ; je vais donc le casser sur-le-champ .
Et, tout en parlant, il lança l'œuf contre la muraille,
A l'instant même il sentit des milliers de plumes qui conunençaient de lui percer la peau. Il glissa du banc sur lequel il était assis et se trouva sur une paire de larges pattes emmanchées de jambes trèscourtes ; ses yeux lui montrèrent un long bec jaune qui le fit loucher, si bien que, hors de lui-même, il cria à sa vieille amie :
— Au nom du bon Dieu I mais quelle bête suis-je donc?
— Une oie ! une oie I une oie I s'écria celle-ci.
Et elle tomba dans les convulsions d'un fou rire, tandis que le sang de Pierre bouillait d'une furieuse indignation.
— Que signifie cela? s'écria-t-il. Je crois, Dieu me pardonne, que vous vous moquez de moi.
— Ob! mais c'est qu'en vérité, reprit l'oie aussitôt qu'elle put reprendre haleine, c'est que non-seulement vous êtes une oie, mais encore c'est que vous êtes l'oie la plus horriblement gauche qu'il soit possible de voir. Vous vous tortillez ridiculement, vous avez la voix criarde, vous louchez à faire peur ; excusezmoi donc si je ris, mon cher Pierre, mais je vous assure que si vous pouviez vous voir, vous ririez aussi.
Pierre, tout déconcerté, s'en alla en tortillant la queue dans la basse-cour, de laquelle il ne sortit que lorsqu'il fut, à force de volonté, redevenu lui-même ^
La leçon avait été rude; aussi ne ferma^^i pai5 Tœil de toute la nuit suivante, et le lendemain, jetant sa faucille sur son épaule, il se prépara à aller travailler dans les champs que lui avaient légués ses
* bons parents.
— Bonjour, Pierre, dit la vieille oie, qui hari)Otait à la porte; où allez-vous si matin?
— Vous le voyez, répondit Pierre assez brusque-» ment, je vais travailler.
-— Mon Dieu! mon Dieul fit Poie d'un ton gogue^ nard, nous n'en finirons dono jamais avec les mer^ veilles.
Mais Pierre, se redressant :
— Sot oiseau, lui dit-il, va4'en rejoindre tes pareils dans ma basse*<;our. Moi, je suis revenu à la raison. Je vois d'aiyourd'bui seulement combien j'avais été fou de négliger les biens que m'avait donnés la Providence, pour perdre mon temps à des recherches qui ne m'ont donné que des déceptions
et des ennais, désirant toujours être ce que je ne suis pas, au lieu de tirer parti de ce que je suis, et par-dessus tout, pour comble de sottise, demandant des conseils à une oie qui avait fini par me faire aussi bête qu'elle. Mais écoutez bien, ma mie, ma résolution est inébranlable : je ne veux plus rêver aux choses impossibles; je suivrai les laborieux exemples qui m'ont été donnés par mes bons parents, et je tiens pour assuré qu'en marchant dans cette voie je n'aurai rien à désirer dans l'avenir.
En disant ces mots, Pierre s'en alla aux champs, où, de ce jour, il travailla assidûment, comme doit le faire un jeune fermier laborieux; et lorsque, devenu grand, il arriva à l'âge d'homme, il évita toujours les mauvaises sociétés et les sots conseils, ne eassant plus jamais d'autres œufs que ceux qu'il mangeait à son déjeuner.
Un jour d'hiver, la neige tombait par flocons, comme si le ciel semait des fleurs d'argent sur la
terre.
Il y avait une reine, qui était assise et qui cousait près d'une fenêtre jdr son palais.
Cette fenêtre était de bois d'ébène du plus beau noir.
Et, comme la reine était occupée à regarder tomber la neige, elle se piqua le doigt avec son aiguille.
Trois gouttes de son sang coulèrent sur la neige^ et firent trois taches rouges.
En voyant combien ce sang de pourpre tranchait avec la blancheur de la neige, lia reine dit :
— Je voudrais avoir un enfant dont la peau fût aussi blanche que cette neige, dont les joues et les lèvres fussent aussi rouges que ce sang, et dont les yeux, les cils et les cheveux fussent aussi noirs que cette ébène.
Juste en ce moment, la fée des Neiges passait, dans sa robe de givre ; elle entendit la prière de la reine et Texauça.
Neuf mois après, la reine mit au monde une fille, blanche de peau comme la neige, rouge de lèvres et de joues comme le sang, noire d'yeux, de cils'et de cheveux comme rébène.
Mais la reine n'eut que le tenaps d'embrasser sa fille, et elle mourut, en disant qu'elle désirait que l'enfant s'appelât Blanche de Neige.
BUkNGHE DE NEIGE 203
Un an après, le roi prit une autre femme.
Celle-ci était fort belle» mais aussi orgueilleuse et ausâi Taine que la première était humble et douce.
Elle ne pouvait supporter cette idée qu'aucune femme du monde put l'égaler en beauté.
Elle avait eu une fée pour marraine; cette fée lui avait donné un miroir qui avait une étrange faculté*
Quand la reine se regardait dans ce miroir et dir sait : « Petit miroir pendu au mur, quelle est la plus belle de tout le pays'? » le petit miroir répondait : « Belle reine> c'est toi qui es la plus belle. »
Et Torgueilleuse reine était satisfaite, car elle savait que le miroir disait toujours la vérité.
Cependant Blanche de Neige grandissait et devenait de jour en jour plus jolie; si bien qu'à dix ans, elle âtait belle comme le plus beau jour; plus belle même que la reine.
Or^ un jour que ci^te dernière disait à son mi-
roîr : « Petit miroir pendu au mue, quelle est la plus belle de toul le pays? i> le miroir, au lieu de lui répondre comme d'habitude : « C'est toi, i> lui répondit : « C'est Blanche de Neige. »
La reine fut toute bouleversée : elle devint verte de jalousie; ce qui ne Tembellit pas.
A partir de ce moment, chaque fois que la reine rencontrait Blanche de Neige, son cœur se retournait dans sa poitrine, tant elle haïssait la jeune fille.
Or, l'orgueil et la jalousie, ces deux mauvaises plantes de l'âme, allèrent toujours croissant dans son cœur, comme l'ivraie dans un champ ; de sorte que, ne pouvant plus reposer ni jour ni nuit, un matin, elle fit venir un chasseur et lui dit :
— Emporte cette enfant dans la forêt, afin qu'elle ne reparaisse jamais devant mes yeux. Tu la tueras et tu m'apporteras son cœur, comme preuve qu'elle est bien morte, et je ferai manger son cœur à mes
chiens ; il y a assez longtemps que ceux de la jalousie mangent le mien.
— Mais le roi? c^emanda le chasseur,
— Le roi est à l'armée ; je lui écrirai que Blanche de Neige est morte, et il n'en demandera pas davantage.
Le chasseur obéit, emmena Tenfant dans la forêt; mais, lorsqu'il eut tiré son couteau de chasse pour tuer Blanche de Neige, celle-ci, voyant qu'elle courait danger de mort, tomba' à genoux et se mit à pleurer en disant :
— Ah I cher chasseur, je t'en prie, laisse-moi la vie; je courrai dans la forêt si loin, si loin, que personne ne saura que j'existe, et je ne reviendrai jamais à la maison.
Et Blanche de Neige était si belle, que le chasseur en eut pitié.
— Allons, va, cours dans la forêt, pauvre enfant I
lui dit-il.