‹ Le père Gigogne, contes pour les enfantsChapitre 37 sur 44 · LE SIFFLET ENCHANTÉ · texte numérisé non relu

LE SIFFLET ENCHANTÉ

La troisième épreuve était donc aussi victorieusement accomplie que les deux autres.

Cependant, le roi tenta de lui chercher quelque chicane.

n se fit apporter un sac contenant six mesures de blé, et, ayant réuni bon nombre de ses courtisans :

— Raconte-nous, lui dit-il, autant de mensonges qu'il en pourra entrer dans ce sac, et quand ce sac sera plein, tu auras ma fille.

Alors le berger raconta tous les mensonges qu'il put trouver ; mais il était à la moitié de la journée et au bout de ses mensonges que le sac était loin d'être plein.

— Eh bien, continua-t-il, tandis que j'étais en train de garder mes lièvres, la princesse est venue me trouver déguisée en paysanne, et, pour avoir un de ipes lièvres, elle m'a permis de lui prendre un baiser.

La princesse, qui, ne se doutant pas de ce qu'il

allait dire, n'avait pu lui fermer la bouche, devint II. 14.

216 LE VÈKE GIGOGxNC

rouge comme une cerise, si bien que le toî commença de croire que le mensonge du jeune berger pourrait bien être une vérité.

— Le sac n'est pas encore plein, s'écria le roi, quoique tu Tiennes d'y laisser 'tomber un 'bien gros mensonge; continue.

Le berger salua et reprit :

— Un instant après que la princesse a été partie, j'ai Yu Sa Majesté, déguisée en paysan et n(H>ntéesur un âne. Elle aussi venait pourm'acheter un lièvre; or, quand j'ai vu qu'il en avait sî grande envie, figurezvous que j*aî forcé le roi de...

— Assez, assez ! s'écria le roi, le sac est plein. Huit jours après, le jeune berger épousa la princesse.

'*i«^h«M«Hi«»W4Ml**W«i***B«*.44*>

B y avait dans une charmante maison, à quelques lieues de la petite yille de Hombourg, un homme fort riche, qu'on appelait le comte Baldrîck.

n possédait plusieurs maisons à Francfort, des châteaux dans tous les environs, et Von pouvait, i ce que l'on disait, marcher une journée entière sans mettre le pied hors de ses domfaines.

n avait un grand nombre de domestiques, des équipages de chasse dont il ne se servait jamais, et une table toujours admirablement servie, de laquelle il se levait souvent sans avoir entamé un seul plat.

Sa cave passait pour contenir les meilleurs vins du Rhin, de la France et de la Hongrie ; ces vins, on les lui servait dans des coupes d'argent et de vermeil ; ces coupes, souvent il les portait à ses lèvres, mais presque toujours il les reposait sur la table les ayant à peine effleurées du bout des lèvres.

C'est qu'il lui manquait une chpse, à cet homme, . pour lequel la fortune semblait avoir épuisé ses trésors.

Il ne pouvait pas pleurer.

Ni joie ni douleur ne pouvait lui faire monter une larme aux yeux.

Il avait perdu son père, et n'avait pu pleurer; il avait perdu sa mère, et n'avait pu pleurer; il avait perdu deux de ses frères, et n'avait pu pleurer.

Enfin, après dix ans de stérilité, sa femme lui avait d onné une fille, objet de tous ses désirs, et il n'avait pu pleurer.

Cette fille avait quatorze ans et se nommait Lia.

l'homme sâiss larmes 249

Un jour, elle entra dans la chambre de son père, et le tirouva dans le coin le plus sombre de cette chambre, assis et soupirant.

— Ou'as-tu donc, père ? demanda Tenfant. Il me semble que tu es bien triste.

— Bien triste, en effet, dit le comte; car je viens de perdre le dernier de mes frères : ton oncle Karl est mort.

Lia aimait fort son oncle Karl, qui, à la Noël, lui envoyait toujours de charmants cadeaux.

Aussi, à la nouvelle que lui annonçait son père, les larmes jaillirent-elles de ses yeux.

— Ohl mon pauvre oncle! s'écrîa-t-elle en sanglotant.

— Bienheureuse enfant, qui peut pleurer I murmura le comte en regardant sa fille d'un œil d'envie.

— Mais, puisque tu as tant de chagrin, toi, pourquoi ne pleures-tu pas?, demanda*t-elle à son père.

— Hélas ! répondit le père, les larmes sont un don

du ciel que le Seigneur m*a refusé ; la miséricorde infinie est avec celui qui pleure , car celui qui peut pleurer pleure sa douleur en mètne temps que ses larmes, tandis que, moi, il faut que mon cœur se

brise;

— Mais, pourquoi cela î

— Parce que Dieu m'a refusé ce qu'il accorde II la dernière des créatures : des larmes.

— 'Si Dieu te les a refusées, Dieu peut les accorder, et je le prierai tant et si fort, qu'il te les rendra.

Mais le comte secoua la tête. *

— Mon sort est fixé, dit-îl, et je dois mourir faute de pouvoir pleurer. Quand mon cœur sera plein des larmes que mes yeux eussent dû verser, il se brisera, et tout sera dit.

Lia se mit à genoux devant son père, et, lui prenant les deux mains :

— Oh î non, non, père, dit-elle, tu ne mourras

L'HOMVB SA3i& IJOUIES 2^1

pas ; il doit y avoir un mojf^n de te rendre les larmes que tu as perdues ; dis-moi ce moyeu, et le reste me regardera*

Le comte hésita uu instant comme si, en effet, il y avait un moyen ; mais, saiàs doute, ce moyen présen* tait de trop grandes difficultés pour un enfant de de Tàge de la jeune fille ; car, sans répondre, il se leva et scH^tit«

Lia ne revit pas son père de la soirée. Le lendemain, au déjeuner, eUe l'attendit encore inutilement. U ne descendit pas«

Mais il lui fit dire de monter chez lui quand elle aurait déjeuné elle-même.

Elle se leva aussitôt de table et monta à la chambre de scm père.

n était, comme la veille, moitié assis, moitié couehé dans son fauteuil, et avajt le visage aussi pâle que s'il était déjà mort«'

-— Chère enfant, lui dit-il^ mon cœur est déjà si

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plein et si lourd, qu'il me semble près d'éclater : je sens les larmes se soulever et gronder en moi comme un torrent près de briser sa digue, et, comme il me semble que je vais mourir, je t'ai appelée pour que tu saches bien que je porte la peine d'un crime qui n'a pas été commis par moi.

— Obi parlez, parlez, mon pèrel s'écria l'enfant; peut-être qu'en racontant vos malbeuFS, les larmes vous viendront .

Le comte secoua la tête comme un homme qui désespère, mais il n'en continua pas moins.

— Je vais donc te raconter, ma chère enfent, ditil, comment il se fait que Dieu m'ait refusé [des larmes.

(c Mon grand-père était un homme dur, qui était arrivé à l'âge de cinquante ans sans avoir eu pitié d'un seul malheureux. H était d'une santé robuste, et fort riche, si bien que, n'ayant jamais connu ni la maladie ni la misère, il disait que la maladie était un

effet de rimagination, et la misère le résultat du désordre. Ou, s*il était forcé de reconnaître que la maladie existait réellement, il disait que le malade s'était attiré son mal par sa vie irrégulière ou par un mauvais régime. De sorte que ni pauvre ni malade ne trouvant pitié près de lui, n'y trouvaient non plus des secours.

» Il y avait plus : l'aspect seul des gens malheureux lui était insupportable, et la vue des larmes lui donnait des fureurs pendant lesquelles, ayant complètement perdu la raison, il était capable de tout.

9 Un jour on signala, aux environs du château, un loup qui faisait d'énormes dégâts. Il avait étranglé des moutons et des chevaux, et môme souvent attaque des hommes; de sorte que, bien plus encore pour ne plus entendre les plaintes et ne plus voir les larmes des victimes du terrible animal que par un sentiment de philanthropie, mon grand-père résolut

de purger la contrée du monstre qui la désolait. 11. i5

2Si4 hE PÈRE 6I60GNE

))^I1 partît avec plusieurs chasseurs du voisinage. Dans la nuit, le loup avait été détourné par un trèshabile piqueur, de sorte que Ton alla droit à son fort, et que Taniioal prit chasse.

» Au bout d'une heure d'une course enragée, le loup, pressé par les chiens, au lieu de prendre un grand parti, comme c'est l'habitude de ces animaux, se réfugia dans la cabane d'un charbonnier.

» Par tnalheur, Tenfant du charbonnier, qui avait trois ou quatre ans, jouait sur la porte.

» Le loup, furieux, se jeta suf l'enfant et l'étraa-

gia.

)^ La mère, qui était dans l'intérieur de la cabane, TÎt ce qui se passait; mais, a\$aAt qu'elle eût pu porter secours à son enfant, le pauvre petit était déjà mort.

» Elle jeta de grands cris. Le père, qui abattait un ai?bre à vingt pas de là, accoucut a^ec sa bdobe, «et fendit la;iôte du luup.

- » Sur ces entrefaites, mon grand-père, monté sur un cheval ruisselant de sueur, aussi échauffé que son cheval, arrivait avec ses rudes allures.

)) Il vit le loup mort, le paysan sa hache sanglante

à la main, et la femme qui sanglotait en tenant son enfant mort entre ses bras.

» — Pourquoi pleures-tu, femme, lui cria-t-il, quand le malheur qui t'arrive est de ta faute? Si tu n'avais pas laissé vagabonder ton enfant, le loup ne Teût point rencontré sur son chemin, et ne Peut poijit étranglé. — Et toi, demanda-t-îl à l'homme,

comment as4u eu Taudace de tuer le loup que je chassais?

» — Ah I seigaeur, ayez pitiél s'écrièrent le chaiv boanier et sa femme, en pleuraot ,tous les. deux h chaudes larmes.

» -^ Par les cocnas du diable ! en avez-vous bienWi fini avec toutes vos pleurnicheries? SX mon graadr père^

» Et, comme la femme lui montrait, pleurant toujours, le cadavre de son enfant, croyant que cette vue l'attendrirait, exaspéré par cette vue, au contraire, il donna sur la tête de la pauvre femme un tel coup de manche de son fouet, qu'elle tomba à la renverse, roulant d'un côté, tandis que le cadavre de son enfant roulait de l'autre.

» Alors le charbonnier fit un mouvement de menace ; mais, jetant presque aussitôt la hache loin de lui, et levant son bras désarmé sur mon grand-père :

» — Ah I cœur de marbre ! dit-il, tu ne peux pas voir eouler les larmes d'une mère et d'un père qui pleurent leur enfant ; eh bien, au nom du Seigneur, je te dis : Il viendra pour toi une heure où tu voudras pleurer, où tu ne le pourras pas, où les larmes renfermées en toi te briseront le cœur. Va, et que cette punition de ta dureté pèse sur toi et sur tes enfants, jusqu'à la troisième génération!

)> Si peu impressionnable qu'il fût, mon grand-père

L^nOMME SANS LARMES 257

s'épouvanta de celte malédiction, et, tournant le dos à cette cabane maudite, il s'éloigna au grand galop de son cheval.

» Il avait quatre fils. "'

/ » L'aîné fut joueur, dilapida la fortune dont il lui avait rendu compte, s'embarqua pour l'Amérique, et fut noyé dans un naufrage.

» En apprenant cette nouvelle, mon gfand-père eut bien envie de pleurer, mais il ne put pas,

» Son second fils entra dans une conspiration politique; la conspiration échoua, et il eut la tète tranchée comme traître.

» En le voyant marcher à l'échafaud, la tête haute, mais déj5 pâle de sa mort prochaine, mon grand-père eût bien voulu pleurer, mais il ne put pas.

» Son troisième fils, qui était son fils bien-aimé,

était grand chasseur comme lui. Un jour, comme tous deux couraient lé sanglier, le cheval du jeune

homme fit un écart, et lança le cavalier contre un arbre où il se brisa la tète.

y> Mon grand-père avait vu Taccident; il sauta à bas de son cheval, mais n'arriva que pour recevoir le dernier soupir de son fils. Mon grand-père leva les mains au ciel, et, avec un effroyable accent de désespoir :

» — O mon Dieu ! s'écria-t-il, une larme, une larme !

» Mais la malédiction était là, et, comme il ne pouvait pleurer, son cœur se brisa et il mourut.

y> Restait le plus jeune de ses fils, qui fut mon père.

)) Celui-là était un jeune homme doux et bon; mais il n'en fut pas moins frappé par le sort, et comme, malgré sa bonté, îl ne trouva pfoint de larmes à chaque malheur qui lui arriva, il mourut jeune et quelque temps seulement après que ma mère m'eut mis au monde.

L'ifOMMfe SANS LARMES S89

» Maintenant le châtiment pèse sur moi; car, dans sa malédiction, le charbonnier, d'accord avec les paroles de l'Écriture, a dit :

)> — Je te maudis, toi et tes enfanté, jusqu'à la troisième et la quatrième génération!

» Donc, je Tais mourir bientôt, puisque je ne puis pa« pleurer. »

— Mais, mon père, demanda Lia, ne savez-tDtiS donc pas un moyen d'être relevé de cette terrible malédiction?

— Oui, répondit le comte, il y en a un, mais si difficile, qu'il ne me laisse aucun espoîr.

-^ N'importa, mon père, s'ébria Lia, dites, quel est*il?

— Le charbonnier qui a prononcé la malédiction vit encore ; c'est aujourd'hui un vieillard de quatrevingts ans. Après la mort de sa femme et de son enfant, il s'est retiré bien avant dans la montagne, du côté de Falkenstein. Cet homme, qui a fait le mftl,

sait seul le secret qui le peut guérir ; depuis longtemps, lui-même, en voyant les résultats produits par elle, a regretté la malédiction qu'il avait prononcée, et il l'eût retirée si cela lui eût été possible ; mais la chose lui est interdite. Je l'ai cherché, et, à genoux devant lui, je l'ai supplié de m'indiquer un moyen de retrouver mes larmes. Mais lui, secouant la tête : « Le moyen, dit-il, oui, je le cbnnais ; mais il m'est défendu de te l'indiquer, et il n'y a qu'un cœur d'enfant innocent et pur qui puisse trouver la perle qui a le don précieux de rendre les larmes à ceux qui les ont perdues. »

— £h I n'as-tu donc pas, dit Lia en regardant son père avec amour, n'as-tu donc pas près de toi ce cœur innocent et pur ?

— Oui, sans doute, je l'ai, dit-il ; mais, pour moi. Dieu fera-t-il un miracle?

— Pourquoi douter? dit l'enfant; Dieu ne peut-il donc pas tout ce qu'il veut? Père, indique-moi le

l'homme SAKS LARMES 261

chemin qui conduit à la cabane du vieillard, et je me charge de te rapporter la perle qui fait pleurer.

Le comte regarda Lia, et, après un moment de réflexion :

— Eh bien, va donc, lui dit-il, pauvre enfant, pèlerine du bon Dieu; le Seigneur t'a choisie pour m'apporter aide et consolation, et, pour la première fois, j'ai confiance et j'espère.

Puis il la bénit, et la jeune fille partit pour son aventureux voyage.

On lui avait fait faire un petit costume de paysanne

pour qu'on ne s'étonnât point de la voir aller à pied.

Au bout de quatre jours de marche, où la pauvre

petite fit de cinq à six lieues par jour, elle arriva à

la cabane du charbonnier.

Elle frappa, car la nuit était arrivée. Le charbonnier vint ouvrir.

Comme le lui avait dit son père, c'était un beau vieillard de quatre-vingts ans, à la barbe et aux che-

262 LE PËIŒ GIGOGNE

veux blancs; la solitude et la tristesse avaient donaé à son visage une sorte de majesté.

Le vieillard la regarda longtemps avant de lui adresser la parole ; car il voyait bien que ses traits fins et délicats^ son teint blanc, ses petites naains fines aux ongles roses, n'étaient point en harmonie avec son costume de paysanne*

Enfin, il lui demanda qui elle était et ce qu'elle vonlaU.

Alors Lia lui raconta tout : comment elle avait promis à son père de venir demander au vieillard la perle qui faitpteurer, et comment, simpère ayant eu confiance en die, elle était venue.

— Ah ! dit le vieillard, ce n'est point une petite affaire que vous avez entreprise là, ma pauvre enfaat ,

et qui, par malheur, ne dépend pas de moi seul ;

mais, enfin, je ferai du moins tout ce que je pour-

n ouvrit alors une armoire pratiquée dans la mu*

l'homme sans larmes 2163

paille et qui était toute remplie de flacons de différentes grandeurs; car le vieillard disait des élt^TS tirés de plantes salutaires, qu'il donnait grattirtemefllt aux malades qui, abandonnés des médecins, s^adressaient à lui.

Parmi tous ces flacons, il en choisit un si petit, qu'il contenait à peine un verre à liqueur. Il renfermait un breuvage couleur de pourpre, que le vieillard donna à la jeune fille.

— Prends ce flacon, mon enfant, lui dît-il, et boisen le contenu au moment de t'endormir'; et ce que tu verras en rêve, c'est ce qu'il te faudra faire pour venir en aide à ton père.

Lia remercia le vieillard de tout son c^œuï».

— Mais, lui demanda-t-elle avec inquiétude, où passerai-je la nuit? Je ne pais me remettre en marcher dans les ténèbres : je me perdrais; d'ailleurs, il fait froid dehors, et je pourrais rencontrer sur mon chemin des bêtes féroces, ou des hommes^ méchants.

^>- Tu coucheras ici, mon enfant, lui dit le vieillard. Je donne souvent, dans ma pauvre cabane, l'hospitalité à des voyageurs égarés. Moi, je dors d'habi-

tude dans uniiamac ; toi, tu dormiras dans ma chambre, sur un lit frais de fougère et de mousse.

£t, en effet, il prépara dans un coin de la chambre le lit de l'enfant ; après quoi il lui servit, pour souper, du pain, du lait et d'excellentes fraises.

Lia fit un des meilleurs repas qu'elle eût jamais laits de sa vie;, puis, se retirant dans sa chambre, elle vida son flacon, et tout aussitôt tomba sur son

lit de mousse et de fougère, accablée de sommeil.

Alors commença pour elle, et dès qu'elle eut les yeux fermés, un spectacle merveilleux.

Elle se trouvait dans un immense jardin émaillé de fleurs si splendides, que, n'en ayant jamais vu de pareilles, elle comprit qu'elle n'étaitpassurla terre, et que, si elle n'était pas encore au ciel, elle était du moins dans quelque planète intermédiaire. De grands

L'nOMME SANS LARMES 265

et magnifiques papillons aux ailes d'or et d'azur voltigeaient de fleur en fleur; du calice des roses et des lis s'élançaient des jets d'eau qui avaient la couleur et le parfum des fleurs d'où ils sortaient; chacun de ces jets d'eau formait un arc-en-ciel aux vives nuances, et reflétait un soleil, et les yeux de Lia pouvaient se fixer sur tous ces soleils sans être éblouis.

Mais ce qu'elle vit de plus beau et de plus extraordinaire, ce fut une troupe d'anges avec des robes d'azur et des ailes d'argent : les uns avaient des couronnes de fleurs, les autres des couronnes d'étoiles, et quelques-uns une seule flamme auMlessusdu front : c'étaient ceux-là qui, moins nombreux, semblaient commander aux autres.

Tous ces anges étaient beaux à ravir, et l'expression particulière de leur physionomie était une ineffable douceur.

Chacun d'eux était chargé d'une besogne qui lui était propre.

3€t6 LE PÈRE GIGOGNE

L'un remuait la terre du bout de son aile d'argent, " et là où' la terte était remuée, poussaient des plftMtes et des fleurs^

C'étajé Tafiige du printemps.

L'autsre pas^it dans le ciel, traînant après Icii ttti long cpèpe toiït constellé d'étoiles.

C'était l'ange de la nuit.

CelcÂ-ev montait comme une alouette au plus haut des airsy toiiiehant l'orient du bent de son doigtv et rorieni s'enflammait de teintes roses.

G'éfoit l^ange ie l'aurore.

Gelui^lè, avec un sourire triste, mais d'une admiL rable sérénité, se précipitait dans le vide comme datifs un abîme, tenant une croix à là main.

C'était l'ange de la^ mort, i

Un ange couronné de fleurs expliquait tout cefo à Lia.

— Obi qfue tout cela est beau, grand, magnifl<|ue! s'écriait-elle. Mais diles-moi, mon bon ange, je't»ôis

L*HOMME SANS LARSES 2^

là^bas un de vos frères qni tient à la main une ba* lance d*or reorplie de perles ; qu*a-t-il à faire, celoi^ là? n a Pair bien sérieux; mais, en même temps, cependant, il paraît bien bon?

— C'est l'ange des larmes, répondit celui qu'on interrogeait.

--« L*ange des larmes! s'écria Lia; oh] c'est celuilà que je cherchais I £t elle s'atança vers le bel ange, les mains jointes,

dans l'attitude de la prière et en lui souriant avec affabilité.

— Je sais ce que tu veux, lui dit l'ange; mais crois-tu fermement que je puisse t'aider ? En un mot, as-tu la foi? ^

— Je crois que tu peux nfaider, si toutefois Dieu te le permet.

— - C'est la vraie foi qui remonte au Seigneur^ dit l'ange. Vois ces perles qui sont pures ettraaspareates eooMne le cri^al : ce sont k» larmes d'amour que

fei hMHMf fétaniewÊ sot

perks rofes: ce sont les bmies de b pitié qoe icr- §eai les boamies bous sur les soagnuirrs des aoties bouaies; vois enfin ees perles dorées : ce sont les broies dn repentir, les pins précieuses de tootcs anx jettz do Seigneur. C'est par Tordre de Dieu que je rassemble tontes ces larmes, qui, un jour, lorsque Tiendra le moment de la récompense, seront posées dans la balance étemelle, dont l'un des plateaux s^appelle jti$iice et Tautre mUéricorde.

bel et bon ange, toi qui sais tout, tu sais pourquoi je viens; toi qui es l'ange des larmes, ta dois être le meilleur des anges : fais donc, je t'en prie, que mon père, qui n'est'point coupable des fautes de son aïeul, puisse pleurer pour que son cœur ne se brise point 1

— - Ce sera difficile, dit Tange ; maisDieu nous aidera.

L*110MM£ SANS LÂUMES 269

— Et en quoi Dieu peut-il nous aider? demanda Tenfant.

— En te faisant trouyer une larme, réunion de deux larmes : Tune de repentir, Tautre d'amour, et verr sées par deux personnes différentes; ces deux larmes réunies forment la plus précieuse de toutes les perles, et cette perle est la seule qui puisse sauver ton père.

— Ohl indique-moi donc alors où je puis la trouver I s'écria Lia.

— Prie Dieu, et il te conduira, dit l'ange.

Lia, dans son rêve, se mit à genoux et pria.

Mais elle se réveilla en terminant sa prière; la vision était évanouie. r

Le jour venu, elle raconta au charbonnier ce qu'elle avait vu en songe, et lui demanda ce qu'elle devait faire.

— Reprends la route de chez toi, mon enfant, répondit le vieillard. L'ange t'a promis que Dieu te

S70 LE PÈRI£ GIGOGNE

ylendraît en aide; attends avec confiance: les anges ne mentent pas.

Lia remiercia le Tieillard, déjeuna et se remit en chemin.

Mais, vers la moitié (tu second jour^ snrvint uci épais brouillard,, qui non-seulement fit que peu à peu 1m cessa de voir les montagnes au milieu dâ^ quelles elle voyageait, et dont la double cime l«i servait eu quelque sorte de direction, m^s qui bientôt couvrit jusqu'au chemin.

Tout à coup le chemin se trouva coupé par un- précipice.

Au fond da précipice, on entendait gronder un torrent.

Lia s'arrêta; il était évident qu'elle s'était trompée de route, puisque, en venant, elle n'avait pas vu ce précipice.

Elle regarda de tous côtés; impossible de rien voir.

Elle appela : une voix lai répondii.

Elle marcha alors dans la direction de la voix.

Bientôt elle aperçut une vieille femme qui était venue pour ramasser du bois mort dans la forêt. Le brouillard l'avait interrompue dans sa besogne; mais, comme sa charge était à peu près complète, elle s*apprêtait à regagner la maison au moment où elle avait entendu la voix de Lia et où elle avait répondu, comprenant que c'était l'appel d'une personne en détresse.

Lia, qui était pressée de continuer son chemin, lui

demanda s'il y avait moyen de descendre dans le précipice et de le traverser.

— Ohl pour l'amour de Dieu, mon enfant, s'écria la vieille, nie faîtes pas cela ! c'est uû abîme à pic et qui s« cretrse de plus en- phrs. 1 fendrait, pour sauter par-dessus, avoir les ailes d'un oiseau, ou, pour le traverser, les pieds d'trn chamois.

— Alors, bonne femme, dit Lia , indiquez-moi donc un autre chemin qui me ramène chez mon père.

Elle lui nomma Hombourg, disant que c'était là qu'elle désirait revenir.

— Oh I que tous êtes loin de votre route, ma pauvre enfant ! répondit la bonne femme.

— N'importe, répondit l'enfant, j'ai du courage, — dites toujours.

— Par cet affreux brouillard, vous ne vous retrouverez jamais, chère petite ; mieux vaut attendre que ce brouillard soit dissipé, il ne dure jamais plus de vingt^quatre heures.

— Mais, en attendant que ce brouillard soit dissipé, où irai-je? Y a-t*il au moins une auberge dans les environs?

— Il n'y en a pas à quatre lieues à la ronde, répondit la femme ; mais je vous donnerai volontiers l'hospitalité chez moi, si vous agréez ma pauvre cabane.

Lia accepta avec reconnaissance, et suivit la vieille, qui, malgré l'épaisseur du brouillard, la conduisit tout droit chez elle.

l'homme sans larmes 273

Elle bàbitaitune petite huile au pied de la montagne. La huile n'avait qu'une chambre unique et de l'aspect le plus misérable.

Lia cherchait où se reposer.

— Asseyez-vous sur cette natte, lui dit la vieille en lui présentant une tasse de lait et un nuirceau de pain noir.

Puis, avec un sou|)ir :

-i— Voilà tout ce que je puis vous offrir, dit-elle, et cependant je ne fus pas toujours si pauvre. Dans le village, de l'autre côté de la montagne, je possédais maisons, jardins, champs et prairies, des brebis^ des vaches ; en un mot, on me disait riche. J'avais un fils unique qui m'a dissipé toute cette fortune* Mais, continua-t-elle. Dieu m'est télnoin que ce n*est pas mon bien que je regrette, et que les larmes que je verse sont des larmes d'amour.

— C'était un méchant homme alors, que votre fils? demanda Lia.

— Ohl ûOû, non! s'écria la pauvre mère. On ne me fera janaais élever la voix contre mon enfiint ; non, c'était un bon cœur, au eontraire ^ seuiemeat, il était léger, et c'est plutôt ma faute que la siejaae, s'il n'a pas réussi* Enfant, je négligeais de le punir quand il avait commis quelque faute. Dieu m'avait donné un bon terrain; c'est ma trop grande faiblesse qui a semé l'ivraie.

Et elle éclata en sanglots.

Lia en eut grande pitié et chercha à la consoler, tout en mangeant son ipaiga et son lait.

Mais, essuyant ses yeux» la femoue commeoça de lui préparer un lit de feuilles sèches, tout eu murmurant :

— Dieju l'a voulu ainsi.; ce que Dieu fait est bien fait.

Lia était déjà couchée sur son lit et sur le point de s'endormir, quand, .tout à conifp, on fcappa.à la porte.

l'homme «àNS LARMES 275

— Qui ôtes-vous? interrogea la vieille,

— Un voyageur qui demande Thospitalité, interrompit une voix d'homme venant du dehors.

' — Oh 1 ma chère femme, pour Tamour de Dieu, dit Lia, n'ouvrez point; cet homme est peut-être un voleur qui vient nous assassiner.

*— Soyez tranquille, ma pauvre enfant, répondit la bonne femme; que viendrait chercher un voleur dans celte pauvre hutte? Et, quant à nous assassiner, qiû est-ce qui voudrait commettre un crime si inutile que de tuer un enfant et une vieille femme? C'est quelque pauvre voyageur égaré dans le bois, qui ris^ .que de tomber dans le précipice, si je ne le reçok pas; ne pas le recevoir serait donc agir peu chrétiennement, j

Et la bonne femme ouvrit la porte.

L'étranger entra; il était enveloppé d'un grand man.t€au qui cachait presque entièrement son visage; la vieille raviva le feu dausia chemiaée, lui^p^é^ata

du lait et du pain, comme elle avait fait h Tenfant, et rinvita à manger.

Mais lui secoua la tête en signe de refus, tout en regardant la vieille à la lueur du foyer qui lui éclairait le visage.

— Pourquoi doue ne mangez-vous point? demanda la bonne femme. Vous devez avoir faim, et ce que je vous offre, je vous l'offre de bon cœur. Mangez donc.

— Pas avant que vous m'ayez pardonné, dit l'étranger en rejetant son manteau, en ouvrant ses bras et en montrant son visage baigné de larmes.

— Mon fils ! s'écria la bonne femme.

— Ma mère! ma mère! fît le voyageur.

Et tous deux se jetèrent dans les bras l'un de l'autre.

C'était, en effet, le fils perdu, l'enfant prodigue, qui revenait près de sa mère.

Le premier moment fut tout entier à la joie, à Té-

motion et aux larmes.

'Puis, le fils raconta à sa mère ce qui lui éUcit arrivé.

Nous dirons son histoire en deux mots.

Tant qu'il lui était resté quelque chose de l'argent emporté à sa mère, le jeune homme avait mené une vie légère et dissipée; puis, après la dissipation était venue la misère, et, enfin, une maladie qui l'avait conduit aux portes du tombeau.

Là, il avait trouvé le repentir; là, il avait compris combien il avait péché contre Dieu et sa mère. Il pria Dieu de lui pardonner et jura de revenir près de sa mère s'il guérissait.

Dieu entendit sa prière et lui rendit la santé.

Alors il songea à accomplir son vœu et à revenir

près de sa mère; mais il avait tout dissipé et avait

'honte de revenir pauvre et dénué de tout, comme

un mendiant.

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