‹ Le pere Gratry, 1805-1872Chapitre 101 sur 263 · Lettre du P. Gratry à Montalcmbert, déccmbie · texte numérisé non relu

Lettre du P. Gratry à Montalcmbert, déccmbie

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aiguiser l'esprit, pour rompre au maniement de la parole et de la plume, pour préparer enfin des défenseurs aguerris de la vérité? D'autre part, les petits séminaires étant des pépinières ecclésiastiques, il y avait lieu d'espérer qu'il en sortirait des volontaires d'élite, de vaillantes recrues pour l'atelier d'apologétique. Ainsi, les deux conceptions paraissaient se compléter de la façon la plus heureuse, et les deux causes devaient y gagner d'être l'une et l'autre mieux servies. Ni du côté du P. Pététot, ni du côté du P. Gratry, malgré la diversité de la pensée inspiratrice, on ne prévit de difficultés probables, ni surtout une possibilité de conflit entre les deux tendances.

En pratique, il en alla tout autrement. Les quatre premières années furent entièrement données à l'étude, au recueillement et à la prière : l'entente fut parfaite. Mais, en 1857, des dissidences éclatèrent. L'évêque dç Coutances, M^' Daniel, offrit à la Congrégation la direction du petit séminaire et collège diocésain de Saint-Lô. La majorité du conseil, ne jugeant pas la société assez nombreuse pour suffire à une mission pareille sans appauvrir à l'excès le groupe de Paris, se prononça contre l'acceptation. Le P. Pététot, dominé par son idée et jugeant l'occasion propice de la mettre en pratique, passa outre résolument et imposa sa décision, sans se douter peut-être de l'énorme charge qui allait peser sur sa communauté en formation. Il s'agissait, en effet, d'une maison importante et en voie de développement. Malgré le concours dévoué qu'on pouvait attendre des prêtres du diocèse, concours promis et prodigué depuis si généreusement, il y fallait un personnel de choix, un personnel assez imposant pour inspirer toute confiance aux familles. Le P. Pététot n'hésita pas : il entama le noyau réservé du P. Gratry. Le P. Mariotc fut nommé professeur de philosophie, le P. Adolphe Perraud professeur d'histoire, le P. Lcsctrur professeur de rhéton([ue. Tous les trois étaient venus à l'Oratoire pour y défendre la religion par la plume, et ils étaient tout désignés pour y être des ouvriers

de l'entreprise philosophique. Ensuite, ce furent les PP. Simon, de la Bastie, Sagiier, Gibon, qui prirent le chemin de Saint-Lô. Chaque année, une nouvelle trouée était faite parmi les jeunes confrères. D'autre part, les Pères restés à Paris étaient contraints, par la nécessité de vivre, de s'employer à la prédication et dans des aumôneries. Le P. de Valroger lui-même se plaignait d'être constamment détourné de ses travaux d'apologétique, et ainsi Fatelier tant rêvé ne se fondait pas.

Le P. Gratry restait, pour ainsi dire, seul. Il était inconsolable. Car, ces auxiliaires qu'on lui prenait étaient ceux qu'il avait comme providentiellement élevés et sur lesquels il croyait pouvoir compter. Us étaient enlevés juste au moment où quelque chose de grand et de fécond pouvait être commencé, où les jeunes écrivains étaient préparés par des études générales, tous dans sa main, pleins d'ardeur ; où une foule de plus en plus enthousiaste se pressait dans la chapelle de l'Oratoire, où les âmes étaient remuées, où les jeunes gens se levaient de toutes parts à son appel, demandant des conseils, une direction pour agir. L'impulsion était donnée. Qui allait entretenir ce mouvement? Le P. Gratry n'avait ni le temps, ni les forces, ni l'esprit de suite nécessaires pour y suffire. Il fallait donc autour de lui un groupe déjeunes prêtres pénétrés de ses idées et capables de développer par une influence continue les germes que sa parole avait jetés dans les âmes. Faute de ce concours indispensable, on allait laisser se refroidir l'ardeur de la foule, se dissoudre le faisceau des bonnes volontés, s'échapper ces cœurs disposés à un effort généreux et que le monde ne tarderait pas à reprendre, si l'on n'en faisait rien ! N'était-ce point folie, à l'heure où tant de ressources, de sympathies et d'encouragements poussaient à la création de l'œuvre essentielle et capitale , de la sacrifier à une œuvre partielle, secondaire, d'une portée aussi restreinte que celle d'un seul petit séminaire ?

D'autre part, les attaques se multipliaient contre le christianisme, troulîlaient les esprits superficiels, ébran-

laient la foides simples. Les catholiques, au lieu d'unir leurs forces pour les repousser, se déchiraient entre eux et usaient leurs armes dans des luttes fratricides. « Affreux spectacle de trahison intérieure ! » s'écriait le P. Gratry. A tout prix, il fallait sans retard, organiser un bataillon d'élite qui montât la garde autour de la cite sainte. Quand l'ennemi était aux portes, provocateur et insolent, le rôle de ce bataillon était de lui faire front sur les remparts et non d'aller au loin cultiver une oasis dans quelque vallée normande. Le P. Pététot commettait la même faute que plus tard Napoléon IIL Celui-ci, au lieu de constituer une armée solide, compacte, prête à l'oifensive et à la défensive en vue des grandes luttes prochaines, l'enverra, pour un profit problématique, se battre et se faire tuer jusqu'au Mexique. Saint-Lô allait être « le Mexique de l'Oratoire » !

Telles étaient les réflexions et les doléances du P. Gratry. « Je vois si clairement V ennemi, s'écriait-il, et nos Dossibilités de victoire, et le faisceau d'idées qui pourraient éclater, et comment, par nos fautes, nous perdons des siècles ' ! » Tout un groupe de jeunes, attachés à ses idées et à sa personne, lui faisaient écho et suivaient sa bannière.

Le P. Pététot n'en était pas ébranlé. Lui aussi avait sa pensée maîtresse. L'œuvre des petits séminaires primait toute autre à ses yeux; c'était pour la fonder qu'il avait renoncé à une situation enviée. Il entendait non seulement lui maintenir le premier rang ; mais, puisqu'il fallait choisir, il était décide à lui sacrifier la maison des écrivains rêvée par le P. Gratry. Il le faisait avec le calme et la sérénité- que donne la conscience d'un devoir acconq)li. Sans doute la majorité du conseil et des Pères de Paris le désapprouvait; mais son autorité de supérieur général, le prestige de sa sainteté et son idée elle-même ralliaient autour de lui un groupe de partisans dévoués.

Ainsi deux conceptions et deux écoles étaient en pré-

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