V. Revue du Clergé français, lôjuiii
Toute consentie qu'elle fût et arrangée à l'amiable, cette séparation de 1861 n'en était pas moins douloureuse. Le P. Gratry eut le sentiment très vif que c'en était fait du rêve de sa vie, de son atelier d'apologétique religieuse. « J'avais espéré, écrivait-il à M^ Dupanloup, trouver à l'Oratoire un puissant secours pour cette œuvre si nécessaire. Me voici aujourd'hui, sous ce rapport et sous tous les autres, plus seul que jamais. » (2i novembre 1861.) L'illusion n'était plus possible. Et d'ailleurs, où aurait-il pris les ouvriers pour réaliser son projet? Dès 1860, le P. Gillet était retourné à Blois; la mort emportait successivement l'abbé Perreyve, le P. Simon, le P. delà Bastie, le P. Magnier, tous sujets d'élite ; le P. Cambier se faisait missionnaire et partait pour la Chine, le P. Saglier rentrait dans le clergé de Paris. Ainsi s'écroulaient les unes après les autres les dernières espérances. Il était dit que le P. Gratry, des hauteurs morales où habitait sa belle âme, saluerait de loin les horizons de la terre promise; mais, pas plus qu'à Moïse, il ne lui serait donné d'y entrer. Il n'en prendra jamais son parti. Il ne cessera d'en gémir, comme un blessé dont la plaie reste ouverte et la peine cuisante.
« Si l'Oratoire, écrira-t-il en 1868, avait, depuis quinze ans, fait son devoir, ou la moitié de son devoir, l'état intellectuel de la France, j'ose le dire, ne serait pas ce qu'il estaujourd'hui. Il y aurait en France plusieurs forteresses intellectuelles du premier ordre. L'on ne pourrait plus dire ce que disait M. Foisset : « Que fait donc l'Oratoire? » ni ce que vous vouliez bien dire avec moi, il y a deux ans : « Depuis un demi-siècle, Jésus-Christ demande à la France une telle maison et il ne peut pas l'obtenir. » L'on a essayé vingt fois. Tout avorte... Voici, en Amérique, un Père Hecker qui fonde (depuis huit ou dix ans, je crois), une Congrégation dans ce sens. Ils sont sept, et voici qu'ils remplissent l'Amérique deleurstravaux. L'Oratoire, manquant absolument à sa mission depuis quinze ans, est l'une des catastrophes de la situation présente... Tout cela rabat beaucoup l'indomp table confiance et l'indomptable joie que Dieu m'avait données dans ma jeunesse L »
Nobles plaintes d'un grand cœur! Douleur émouvante,