Manusicrit conservé aux Archives de l'Oratoire
C'en est fait, pas plus que Lamennais, pas plus que l'abbé Bautain, il n'aura la joie de réaliser cette espérance. Une s'en consolera jamais. Le 12 août 1870, quelques jours après avoir dû renoncer même à son titre d'Oratorien, tout brisé d'épreuves et de déceptions, il témoignera encore dans une conversation familière avec deux de ses confrères du profond chagrin que lui laisse l'avortement de ce grand projet, et ce qu'il appelle l'avortement de la mission de l'Oratoire i.
Il n'avait cependant point perdu son temps. Le germe était jeté, et, comme tous les germes providentiels, il ne périra pas. Il lèvera et se développera à son heure. L'Oratoire n'a pas renoncé à le cultiver, sur le sol même où l'a semé la main du P. Gratry. Présentement, ce n'est qu'un grain de sénevé ; mais, avec le soleil et la rosée du ciel, le grain de sénevé peut, selon le mot de l'Évangile, devenir un grand arbre, sous le feuillage duquel viendront s'abriter les oiseaux du ciel. En attendant qu'il ait grandi, l'idée est en voie de prendre corps ailleurs sous des formes diverses. Les catholiques, en effet, semblent secouer un sommeil deux fois séculaire, dont ni Lamennais, ni l'abbé Bautain n'avaient pu les réveiller. Ils semblent vouloir reconquérir le sceptre de la science qu'ils ont laissé depuis deux cents ans aux mains de leurs adversaires. Ils finissent par se rendre compte qu'il leur faut sortir des formules toutes faites, des à peu près routiniers, de la paresse intellectuelle où ils se sont trop longtemps enfermés et endormis, descendre sur le terrain scientifique, s'armer de méthodes sévères, lutter avec des armes modernes et parler enfin, selon la recommandation de saint Paul, la langue comprise de leurs contemporains. Deux hommes de premier ordre leur ont donné un bel exemple de cette alliance de l'esprit scientifique et de la doctrine traditionnelle, l'abbé de Broglie et M^' d'Hulst : le premier avec une force de
1. Conversation tenue à l'hôtel de l'Univers, à Tours, avec les P.P. P>annache et Camille Verschafl'el. Le P. C. Verschaffel en prit note aussitôt.
pensée, une sûreté de connaissances, une loyauté qui s'imposent même aux adversaires ; le second avec moins d'originalité, mais avec une fermeté, une mesure, une clarté, une distinction qui sont d'un maître de la science et du style.
Autour de ces deux chefs, toute une légion d'apologistes, formés à la même école, à la fois savants et chrétiens, s'est levée et se multiplie, selon les nécessités de la lutte, sur tous les champs de bataille de la pensée. Religieux de tous ordres, professeurs des instituts catholiques, professeurs de l'Université, dont le courage égale le talent et l'esprit de foi, jeunes gens qui se révèlent des capitaines consommés par l'art de la tactique, l'élan, la générosité et par l'étendue des connaissances; tous, ecclésiastiques ou laïques, soldats réguliers ou volontaires, chacun à leur poste, servent le même drapeau et constituent déjà une force puissante avec laquelle nos adversaires ont désormais à compter. Les uns luttent sur le terrain scientifique, les autres sur le terrain philosophique. Car l'apologétique peut se présenter sous deux formes également légitimes et nécessaires. Ou bien elle essaie de concilier les vérités ouïes faits surnaturels avec la science expérimentale et la critique historique, travail sans cesse à recommencer en raison même des progrès continus de la science et de l'évolution des données révélées. Les autres, sans méconnaître l'utilité de cet effort, estiment, avec Pascal, qu'il y a mieux à faire, et que la question capitale est celle-ci : Le christianisme expliquet-il les contradictions de notre nature, résout-il le problème de notre destinée, est-il un principe puissant de régénération morale et dévie spirituelle? Si oui, il est certainement la vérité et l'accord à établir entre tel point de son enseignement et telle hypothèse scientifique, sans être à négliger, n'offre qu'un intérêt secondaire. Le P. Gratry a eu le sens de ces deux méthodes si différentes, qui se complètent et s'appuient réciproquement. Toute sa philosophie n'est pas autre chose que la mise en pratique de ce qu'on a appelé depuis quelque temps la
méthode <ï immanence ^ * un mouvement vital de l'âme «'élevant à Dieu par un élan de toutes ses facultés à la fois. Mais, comme à l'époque où il écrivait, la science émettait la prétention de résoudre à elle seule les problèmes relatifs à notre destinée, qu'elle exerçait sur un grand nombre d'esprits une sorte de fascination magique, il était frappé de la nécessité de démontrer aux contemporains qu'elle n'était pas incompatible avec la foi. De là son projet d'atelier d'apologétique et de science comparée et instaurée. Ce double mouvement est de tous les temps. Le P. Gratry a contribué à lui donner de la force. L'heure vient, peut-être, où le fossé qui sépare la société en deux camps opposés : d'un côté les croyants, de l'autre les partisans de la science et de la philosophie séparées, se comblera et permettra aux adversaires de s'approcher et, par suite, de se mieux connaître. Beaucoup finiront par s'apprécier réciproquement et par s'estimer. A la lumière du vrai, les préjugés, les antipathies et les haines tomberont chez les gens de bonne foi, et l'Église redeviendra, espérons-le, la mère et l'institutrice des générations qui ne la connaissaient plus.
On ne saurait sans doute attribuer au P. Gratry tout l'honneur de ces progrès qui s'affirment et s'étendent de jour en jour. Beaucoup d'hommes y ont mis leur part d'action et c'est Léon XIII qui leur a donné l'impulsion décisive. Mais le P. Gratry les a appelés de ses vœux, les a hâtés par ses prières et il a contribué à les préparer par ses travaux et par ses efforts. Il n'a pas fondé l'atelier philosophique et religieux qu'il avait rêvé. A tout prendre, peut-être n'y a-t-il pas à le regretter. Car, le rôle de général en chef était bien lourd et bien compliqué pour une nature adée, mobile, imaginative, telle que la sienne. Dieu lui a épargné le chagrin de voir l'entreprise, une fois commencée, dépérir entre ses mains. Mais, de là-haut, il a la consolation de contempler le développement de la semence si libéralement répandue par «es soins. Elle commence, sous une forme qu'il n'avait