‹ Le pere Gratry, 1805-1872Chapitre 117 sur 263 · Lettre inédite du 9 mars · texte numérisé non relu

Lettre inédite du 9 mars

196 LE PERE GRATUY.

Mais c'est toujours sa propre idée que le P. Gratry poursuit, iixe du regard et qu'il essaie de mettre en lumière. Aussi n'est-il proprement le disciple d'aucun des philosophes ses prédécesseurs. Il vit trop replié sur lui-même pour entrer à fond dans leurs systèmes, pour se placer uniquement à leur point de vue, pour bien se pénétrer de l'esprit de leur doctrine. L'observation est vraie en ce qui concerne Platon, saint Thomas, Descartes, Leibniz, dont les témoignages sont si souvent invoqués dans ses livres.

Elle ne paraît guère moins fondée en ce qui concerne les penseurs contemporains. Le P. Gratry apparaît au milieu d'eux comme un isolé et un indépendant et il tient à rester tel. « J'ai vu, dit-il, des hommes frapper à leur effigie d'autres hommes et les mutiler pour toujours. J'ai vu des esprits durs et arrêtés, vouloir, comme César sur le bronze, multiplier sur les esprits l'image de leur personne. Il en est qui ont essayé de poser leur main sur ma tête, et qui m'ont dit : « Laissez-moi régulariser « les formes de votre crâne et pétrir de mes mains savantes votre cerveau! Je suis maître et vous êtes disciple. » Si je les avais crus, jamais mes yeux n'eussent aperçu la douce et bienfaisante lumière et n'auraient contemplé ce beau monde et ce ciel splendide ^. »

Il ne se rattache en effet, à aucune école, à aucun maître. Il ne procède en rien de Kant, qu'il ne semble pas avoir beaucoup fréquenté, et qu'il exécute d'une façon vraiment trop sommaire en disant : « Il est maladroit, lourd et diffus. » Il n"a cessé de combattre Hegel de toutes ses forces. Le spiritualisme de Cousin était trop abstrait, trop pâle, trop peu vivant pour le toucher. At-ilpu échapper à l'influence de Lamennais? Il avait vingtcinq ans, lorsque le fougueux auteur de V Essai sur Nndiff'érence fondait V Avenir, remuait le monde par la nouveauté de ses idées, par l'éloquence passionnée de son style et entraînait dans son orbite toute mie pléiade

1. Comm. sur S. Mallh., II, p. 188. Allusion transparente à^I. Bautain,

déjeunes et belles intelligences, les Montalembert, les Lacordaire, les Gerbet, et tant d'autres. Comment une nature aussi généreuse, aussi enthousiaste n'a-t-elle pas subi l'entraînement de l'admiration? C'est que sans doute elle recevait déjà, à Strasbourg, une direction et une impulsion providentielles. Aussi, sauf quelques projets de réforme sociale, des aspirations libérales et le désir de réconcilier le peuple avec l'Église sur le terrain de la liberté, sauf la sympathie commune et des plaidoyers également émouvants pour la Pologne ligotée et écrasée par la Russie schismatique , pour la catholique Irlande dépouillée et foulée aux pieds par l'Angleterre, il n'y a point, philosophiquement, d'entente possible entre le P. Gratry et Lamennais. Celui-ci, en effet, professe l'impuissance de la raison individuelle ; il ne croit pouvoir fonder la certitude que sur la raison universelle, sur le consentement unanime du genre humain. Celui-là, au contraire, se propose tout d'abord de venger la raison des attaques des fidéistes et de lui rendre son autorité méconnue.

Un abîme infranchissable les sépare.

Avec l'abbé Bautain, dont l'ascendant sur ses disciples fut extraordinaire, irrésistible, le désaccord n'est pas moins profond. Celui-ci, en effet, s'emporte au delà même de Lamennais. C'est qu'il revient de plus loin. Il faut lire l'Introduction de sa Philosophie du Christianisme pour comprendre son état d'âme. Il a d'abord cherché la vérité à travers les divers systèmes philosophiques. Mais, tant d'incertitudes, de contradictions, de spéculations stériles qui ne rendent pas meilleur, ont fatigué cette âme noble et affamée du bien. C'est alors que M"* Humann lui ouvre l'Évangile. Un monde nouveau lui apparaît : il est « sauvé et comme ressuscité » par cette lumière (p. xvii-xix). Dans l'émotion de sa joie et de sa reconnaissance, il ne connaît plus de bornes; il ne veut plus compter que sur la doctrine révélée pour arracher l'homme au doute, pour l'instruire des vérités fondamentales de la sagesse et de la science. A ses yeux, non seu-

lement la raison particulière, mais aussi la raison générale est tout à fait insuffisante. Le P. Gratry, on le verra, habitait presque au pôle opposé. Il entendait faire à la raison individuelle toute sa part et s'appuyer également sur la tradition universelle.

Est-ce à dire qu'il ne doive rien à l'abbé Bautain? A Dieu ne plaise. On n'est pas, à vingt-trois ans, en contact presque quotidien avec un professeur de pareil prestige, sans en recevoir quelques idées fécondes. Et, de fait, il ne serait pas difficile de relever dans le premier ouvrage de l'abbé Bautain, la Philosophie du Christianisme, paru en 1833, des pensées dont l'écho a retenti dans l'àme du jeune Gratry. Ces lettres — car tel est le cadre du livre — échangées entre le maître et quelques disciples privilégiés, présentaient sous la forme d'une causerie scientifique et chaleureuse, l'ensemble des vérités de la reKgion. Tout n'était pas à prendre sans doute dans cet enseignement, dont quelques propositions ont été justement censurées par l'autorité ecclésiastique. Alphonse Gratry n'en garda que la partie saine et vivante , sans rien perdre toutefois de la force impulsive vers la science et vers l'action qui entraînait le groupe tout entier. Mais, en somme, pour le fond de la doctrine, il ne relève point de Bautain.

On est endroit de conclure, semble-t-il, d'après l'ensemble de cette enquête, que le P. Gratry n'était pas, à proprement parler, un savant, et qu'en lui déniant ce titre, M.Thiers ne lui faisait pas injure.

Mais c'est précisément parce qu'il n'était pas le prisonnier d'une école, ni un simple écho d'autrui, qu'il pensait par lui-même et n'avait, dans ses recherches, d'autre mobile que l'amour de la vérité, que le P. Gratry se croyait droit au titre de philosophe. Voilà pourquoi il ne pouvait prendre son parti de l'excommunication officielle dont il était l'objet '. « Il y a quarante ans bientôt que je vis dans le travail de la pensée, dans lo culte fervent de la science, écrivait-il non sans quelque

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