‹ Le pere Gratry, 1805-1872Chapitre 118 sur 263 · Lettre inédite à M«' Dupanloup · texte numérisé non relu

Lettre inédite à M«' Dupanloup

amertume; et tels m'ont traité de poète, de poète non pensant, que je vois manifestement vivre et parler comme des enfants qui n'ont jamais pensé, et qui probablement ne penseront jamais '. » Il n'en souffrait pas seulement dans son amour-propre; il en souffrait dans ses convictions les plus chères, dans ses ambitions les plus hautes et les plus généreuses. Plein d'une confiance robuste en la force du raisonnement et dévoré de zèle apostolique, il s'était assigné une double mission : celle d'affirmer et de relever la raison d'abord ; puis, celle de la réconcilier avec la foi. Tel était le noble but de sa vie. Pour l'atteindre, il n'avait reculé devant aucun sacrifice, devant aucun travail, et, par la malveillance d'adversaires peu courtois, il courait le risque de le manquer. Cette pensée lui était insupportable.

Il s'y ajoutait le vif sentiment d'une injustice. Car, il lui semblait bien s'être fait une méthode raisonnée, scientifique pour arriver au vrai; il lui semblait en avoir usé avec succès pour le renouvellement de la philosophie et l'avancement des sciences. Six volumes de hautes spéculations parus en quelques années témoignaient d'une vitalité intellectuelle remarquable. De bons juges ne lui marchandaient point l'éloge, et le public l'encourageait éloquemment en achetant par milliers d'exemplaires des ouvrages sérieux, élevés, parfois austères. L'Académie lui avait même attribué à propos de la Connaissance de Dieu, une de ses couronnes les plus enviées, qu'il avait partagée avec J. Simon. A quoi donc pouvait tenir une hostilité aussi tenace? A la robe du prêtre sans doute et aux idées chrétiennes qu'il représentait, plutôt qu'à une appréciation sereine et impartiale. Le P. Gratry le croyait du moins et n'en doutait pas.

C'est le moment d'examiner si, oui ou non, il se trompait, et, pour cela, de se rendre compte du but qu'il eut en vue, de la méthode qu'il employa et de la •doctrine qu'il prétendit édifier.

l. Commentaire sur S. Matthieu, 1. 1, p. 238.

La plupart des gens ne jugent que sur les apparences. Or, les apparences, il faut le reconnaître, ne sont point toutes favorables au P. Gratry. Ses livres ne sont point des modèles de composition, d'ordonnance et de proportion. Il revient souvent sur les mêmes idées ; il se laisse entraîner à des digressions, à des elf usions mystiques, à des mouvements d'imagination qui semblent parfois lui faire oublier son but. Il a souvent l'air d'écrire sous l'impulsion du sentiment, plutôt que sous la direction d'une pensée maîtresse se développant logiquement d'après un plan net et bien conçu. On le dirait parfois dominé par 1 idée particulière qui le saisit, au point de s'y enfermer et de perdre de vue l'ensemble de son horizon. De là, dans la marche, quelque chose de flottant et d'incertain, qui étonne et déconcerte ; de là, en partie du moins, l'origine du préjugé dont M. Thiers et beaucoup d'autres se sont fait l'écho. On a dit et répété : Il n'a point de méthode; il n'est point philosophe.

Comme il arrive souvent, les dehors ont attiré toute l'attention et on s'y est laissé tromper. On s'est arrêté aux accidents de surface, sans aller jusqu'au fond des choses. En réalité, le P. Gratry, comme tout philosoplie digne de ce nom, a un but et une méthode. Il sait très bien où il veut aller et il s'est tracé le chemin par lequel il se propose d'arriver au terme. Pour n'avoir point, comme Descartes, affiché en tête de ses spéculations les règles (jui président à ses recherches, il ne les a pas moins présentes; il y fait souvent allusion et il ne cesse de les appliquer. Seulement, ces règles font corps avec l'ensemble de ses idées et sont dispersées çà et là dans ses ouvrages. II importe donc avant tout de les dégager, de déterminer exactement la fin qu'il a en vue et le iil conducteur sur lequel il conq)te pour se préserver dv^ l'erreur et des fausses démarches.

Le but qu'il poursuit se présente à lui sous un triple aspect. Il veut d'alDord rétablir les droits et rappeler les devoirs méconnus de la raison; il veut ensuite la réconcilier avec la foi, et par là, renouveler et vivifier la philosophie redevenue chrétienne ; enfin, parla philosophie renouvelée, il a l'ambition d'inaugurer un immense progrès scientifique.

On ne saurait contester la grandeur et la beauté de ce programme.

En ce qui concerne le relèvement de la raison, quelle œuvre pouvait être plus importante et plus opportune que celle-là?

Le scepticisme est la maladie de ce siècle , comme elle fut celle du xviif . Seulement, après s'être attaqué aux croyances religieuses, il s'en prend maintenant à la raison elle-même. Sous l'influence des idées de Kant en particulier, nombre d'esprits en sont venus à nier la valeur métaphysique de la raison , à contester la certitude des premiers principes, à traiter de chimères les spéculations transcendantes. Ainsi, deux siècles après Descartes, on a rétrogradé jusqu'à Montaigne et réduit en système ce que professait instinctivement déjà l'auteur des Essais. Comme lui, on interdit à l'intelligence humaine le monde idéal; on l'enferme dans la sphère étroite des vérités pratiques aux limites de laquelle on pose, sans hésiter, l'écriteau : Défense de passer. Région de l'inconnaissable.

La crise n'a fait que s'aggraver depuis cinquante ans. Au moment où écrivait le P. Gratry, elle était déjà singulièrement inquiétante. Les symptômes de dissolution apparaissaient de toutes parts. Ils sont signalés et caractérisés avec force dans l'introduction à la Connaissance de Dieu.

La raison ne parait-elle pas en effet, chez la plupart des hommes, opprimée par la masse des instincts, des sensations et des besoins, asservie au mouvement du sang et des humeurs? L'indifférence en matière philoso-

phique n'est-elle pas devenue un mal général? — Et, chez ceux qui pensent, que d'esprits faux, « miroirs sans symétrie », qui ne renvoient qu'une image difforme des objets! Que d'esprits isolés, incapables d'élargir leur petit point de vue, de sortir de leur cantonnement intellectuel, de parler une langue comprise de tous! Est-ce que « les protestants d'abord, les jansénistes ensuite », puis les fidéistes, tels que Lamennais et l'abbé Bautain, n'ont pas successivement mis en doute les forces réelles de la raison? Est-que les rhéteurs ne la compromettent point, en se faisant de la pensée un jeu, une matière à d'ingénieuses et éphémères constructions, uniquement propres à faire valoir leur talent d'artistes ou l'habileté de leur tour de main? D'autres la déconsidèrent. Ils visent au nouveau plutôt qu'au vrai, cherchent à étonner plutôt qu'à éclairer, et se font une réclame du paradoxe. Ce sont les charlatans. Que dire des sophistes qui, à la suite de Hegel, érigent en système l'identité des contraires, regardent le faux et le vrai, l'être et le néant comme la face et le revers d'une même médaille? Par leur fait, la philosophie est descendue bien au-dessous d'Aristote et de Platon ; elle est rabaissée jusqu'au stérile scepticisme des Gorgias et des Protagoras. Ainsi, la raison humaine est mise en péril de toutes parts. « L'esprit humain, comme la société, a besoin d'être relevé et sauvé, » s'écriait aussi M. Guizot ^ La décadence est manifeste. Avec la raison, s'écroule ou menace ruine tout l'édifice religieux et moral. L'unité des sciences elle-même est brisée. La nature semble n'être plus qu'une succession de phénomènes changeants ; les savants s'y taillent chacun leur domaine et s'y enferment, sans voir les points de contact avec l'ensemble.

1. Guizot, Réponse au discoia^s de réception de Montalembei't à V Académie française. — M. de Rémusat écrivait de son côté au P. Gratrv, le 29 octobre 1853 : « Je suis des vôtres dans votre manière de jug:er l'état mental de notre temps. Je n'ai pas le droit d'être aussi sévère que vous; mais j'ai le malheur d'être do l'avis de votre sévérité. • (Lettre inédite.)

Oui, la raison manque encore plus que la religion à la génération contemporaine. Le premier devoir du philosophe est donc de la relever du discrédit où elle est tombée, de lui restituer ses titres légitimes, de lui rendre, selon le mot de Platon, « ses ailes divines ». <( Il faut rétablir dans les esprits la connaissance et le respect de la raison et de ses lois; la pratique de ces lois, la logique. Il faut qu'on sache, car on l'oublie, qu'il y a dans le monde erreur et vérité ; qu'il y a pour la pensée humaine une méthode vraie, pratiquée de tout temps par beaucoup d'hommes, par les esprits philosophiques de tous les siècles ; qu'il y a aussi une fausse méthode, qui n'a jamais cessé d^entraver la marche de la philosophie par son agitation perturbatrice. Il faut procéder à la séparation de ces ténèbres et de cette lumière; il faut que, marchant en sens inverse de l'éclectisme contemporain, la philosophie procède enfin à l'excommunication nécessaire de ses ennemis domestiques, au lieu de les saluer et de les embrasser i. »

Alors la raison reprendra son travail et ses progrès.

Dans la recherche de Dieu, dans les questions relatives à la destinée de l'homme, une part d'action distincte lui appartient; elle y peut arriver à la certitude. Qu'elle retrouve, dans ce domaine, toute son initiative et toute l'activité de ses démarches. A elle d'être ensuite la féconde inspiratrice des sciences et de les ramener à l'unité.

Mais, pour être un instrument efficace de progrès, il y a des règles d'après lesquelles elle doit agir et se gouverner.

Reste à déterminer ces règles.

L'ensemble de ces règles constitue ce qu'on appelle une méthode.

Une méthode, d'après le sens étymologique du mot, n'est pas autre chose qu'un chemin pour arriver à la vérité. Or, un chemin ne conduit sûrement au but qu'à

l. Connaissance de Dieu, Introduction, p. 39-40, joassm.

deux conditions : un point de départ connu ot admis de tous et un tracé nettement jalonné qui prévienne les déviations et les égarements. Descartes est parti d'une vérité première et intuitive, universellement admise : <( Je pense, donc je suis ». Et le fd conducteur qu'il adople pour diriger ensuite sa marche et pour distinguer la vérité de l'erreur, est l'évidence. L'évidence est une lumière irrésistible qui ne peut venir que d'un être parlait et souverainement bon et, par suite, elle ne saurait nous tromper. Tel est le point de départ du grand philosophe, et ce principe suffit, selon lui, à guider la raison dans la recherche de la vérité.

Aux yeux du P. Gratry, il ne suffit pas du tout. L'homme n'est point seulement pensée, il est aussi sentiment. Réfléchir, méditer dans le recueillement les grands problèmes, c'est bien : mais, gardons-nous d'enfermer l'inteUigence dans la spéculation abstraite et de l'isoler du cœur. « Malheur aux esprits partiels et froids qui se créent des méthodes exclusives et rejettent tout ce qui n'en vient pas, qui font abus de la raison privée, en excluant d'avarice tout ce qu'elle n'a pas construit en chacun d'eux; qui mutilent la raison elle-même, et n'en prennent que le côté clair, en en retranchant le côté chaud, source de la clarté, ignorant ce que dit Sénèque : « La raison ne se compose pas seulement d'évidences; « sa partie la meilleure et la plus grande est obscure et « cachée' » !

La philosophie, en effet, n'est pas seulement une affaire d'esprit; elle est, selon le mot de JouflVoy, une afiaire d'âme, comme la poésie et la religion. L'homme est un, et il est contre nature de le diviser. Il faut chercher le vrai de toutes les puissances de son être, de tout son esprit, de tout son cœur, de toute son Ame; et le cœur l'atteint d'ordinaire plus vite que l'esprit et monte plus haut que lui.

iMais, où sont ceux qui engagent ainsi toutes leurs

Page 1