Connaissance de Dieu, t. II, p
2. Lire le commentaire pénétrant de ces vérités, Connaissance de Dieu, t. II, p. 186-187.
Telle est la voie large et droite, la voie royale que trace le P. Gratry. Ne vaut-elle point, pour nous conduire au vrai et pour éviter l'erreur, le petit chemin proposé par Descartos?
Voici pourtant d'autres précautions contre les égarements possibles. Des poteaux indicateurs, plantés de loin en loin, d'ordinaire ne sont pas inutiles au voyageur. Or, voici que de colline en colline, de sommet en sommet, se dressent les statues colossales des génies qui ont autrefois sillonné la même route. D'un geste, ils indiquent la direction qu'ils ont suivie et ils semblent éclairer la marche. Descartes ferme les yeux pour ne pas les voii*. Les autorités qui l'ont précédé n'existent pas pour lui; de parti pris leur témoignage est non avenu. Plus modeste et plus prudent, le P. Gratry les interroge et profite de leurs lumières. Selon lui, le vrai philosophe ne doit pass'isoler de l'humanité saine, de la raison commune et universelle. Il y a des vérités essentielles et fondamentales, sur lesquelles les penseurs de premier ordre sont d'accord, « articles d'éternelle raison pour le genre humain, » analogues aux articles de foi dans l'Eglise. Les soumettre à un examen sans cesse recommencé est se condamner à n'avancer jamais. Le physicien part des résultats acquis et des lois démontrées pour faire quelques nouveaux pas dans l'inconnu. Il ne saurait s'astreindre au stérile travail de reviser pour son compte toutes les découvertes antérieures. Il y a de même un ensemble de vérités morales sur lesquelles il faut rester en communication avec la tradition saine et vraie. Seuls, les esprits faux et vains, que leur orgueil empêche de suivre le sens commun, se séparent de cette sagesse universelle, et se privent des leçons de l'expérience et de lu tradition.
Et pourtant, à l'exemple de Descartes, « la plupart des
hommes qui pensent, beaucoup des plus intelligents et des meilleurs, croient pouvoir seuls, sans le secours de l'expérience d'autrui , sans s'appuyer sur aucune tradition de ce qui est déjà connu, sur l'histoire des faits religieux, parvenir à la science de Dieu, à la théologie vraie, telle que l'humanité peut la connaître.
« Y a-t-il un homme de vingt ans parmi nous, sauf les chrétien\ croyants, qui pense que le genre humain peut lui enseigner quelque chose sur Dieu; qui veuille admettre qu'il y ait réellement une tradition vraie, et un ensemble de doctrines à recevoir sur ce monde infini qui est Dieu? Voyez ces écoliers qui n'ont pu entendre une langue en dix ans, et qui, du reste, n'entendent point consumer leur vie dans l'exercice de la pensée, voyez-les, s'il s'agit de Dieu, déclarer que chacun, seul, ensuivant sa conscience, doit pouvoir parvenir à tout ce qu'il en faut connaître. C'est le mot d'ordre. Il faut avancer seul, sans l'intermédiaire d'aucun homme, individu ou société : livres d'autrui, paroles d'autrui, société religieuse, tradition dogmatique, il faut tout éviter, tout ce qui n'est pas nous... Voilà l'erreur ou plutôt le vice dont aujourd'hui presque tous les esprits qui pensent sont infectés. C'est une tradition de Rousseau : « Pourquoi toujours des hommes entre Dieu et moi ^? » On ne veut croire et on ne croit qu'aux expériences intimes que soi-même on a faites, aux raisonnements et aux conclusions qu'on a soi-même construits sur ces données 2. »
Cet individualisme insensé condamne l'homme aux ténèbres, au doute et à toutes sortes d'erreurs. Sortir de l'isolement est une des conditions premières du progrès intellectuel.
Chercher la vérité avec toutes ses facultés à la fois, avec le concours de la raison du genre humain, c'est déjà beaucoup. Et cependant, l'âme humaine ne saurait se contenter de ces ressources. Elles la maintiennent dans une sphère moyenne, où trop d'obscurités continuent à l'envelopper. Elle aspire à en sortir, à monter'