‹ Le pere Gratry, 1805-1872Chapitre 121 sur 263 · Connaissance de l'âme, t. II, p. 235 et · texte numérisé non relu

Connaissance de l'âme, t. II, p. 235 et

208 LE PEUE GllATRY,

plus haut dans la clarté. La disproportion do ses décentes avec ses désirs et ses ellorts l'attriste, la fatigue et la décourag-e. Dans sa détresse, elle crie vers Dieu et lui demande plus de lumière.

Dieu lui répond par la révélation. Voici des données nouvelles, qui ne viennent ni de l'intelligence humaine, ni du monde extérieur. Grâce à ces rayons d'en haut, la conscience s'éclaire à des profondeurs inconnues, et les mystères de la vie divine s'entr'ouvrent au regard. L'homme apprend à se mieux connaître en même temps qu'à mieux connaître son Créateur. 11 se rend compte alors d'une merveille tout à fait ignorée des philosophes païens, à savoir : qu'il y a, selon la profonde remarque de Maine de Biran, trois vies dans l'homme et trois ordres de facultés : la vie animale ou organique , la vie moyenne de l'homme libre et proprement moral, enfin la vie spirituelle. Celle-ci est comme ime addition à notre vie propre ; elle nous vient du dehors et de plus haut que nous. Les traits qui la caractérisent se trouvent visiblement empreints dans le plus beau et le plus divin, le seul divin des livres de philosophie, dans les Évangiles. » {Journal, passim.)

Il ne faut pas séparer ces trois vies, ni les facultés qu'elles supposent. Vouloir isoler les données de la raison de celles de la révélation est une tentative aussi fausse que de vouloir, « à la suite des idéalistes, s'abstraire du monde visible » pour arriver à la vérité totale. Descartes, qui déjà avait eu le tort de rompre avec ses devanciers, proclama chez nous au xvii^ siècle, pour le malheur de la philosophie et pour celui de la religion, un divorce dont Montaigne seul avait jusque-là donné l'exemple. Ce divorce, il se trouva des théologiens, sous l'empire d'une méfiance injustifiable envers la raison, à l'approuver et à le maintenir. La Sorbonne elle-même, dit le P. Gratry, par un entraînement regreftable, le sanctionna de son autorité. Elle suivait ainsi jusqu'au bout les principes cartésiens et croyait, par cette tactique, porter un coup funeste à la fois « au scepticisme mystique

des jansénistes et aux négations des libertins ». Elle se trompait : en laissant couper, selon le mot de Lacordaire, l'aile droite de l'aile gauche de la vérité, elle compromit Farmée entière. Le xviii' siècle nous a fait payer cher cette imprudente manœuvre. Voyant la foi et la raison marcher séparément, il se jette entre les deux, les isole, et bat en brèche la foi au nom de la raison. Cela fait, l'ennemi se tourne contre la raison même , et, on le sait, la philosophie a été immédiatement ruinée par contre-coup ; puisqu'il est manifeste que ce qu'on nomme la philosophie du xviii" siècle n'est autre chose que l'absence même et l'ignorance de toute philosophie i. Elle a fini par déifier la raison, et la déesse Raison a fini par s'incarner dans une prostituée.

La conséquence de cette grande déroute est l'anarchie intellectuelle dont nous souffrons.

Revenons donc à l'union féconde des deux lumières distinctes qui ont fait la philosophie chrétienne, « philosophie très supérieure à la philosophie naturelle des anciens et au travail stérile des penseurs séparés ». Cette alliance sacrée de l'esprit humain et de l'esprit de Dieu a produit les plus grands des philosophes, saint Augustin et saint Thomas d'Aquin. On lui doit la grandeur et la fécondité créatrice du xvii* siècle. Kepler, Descartes, Malebranche, Rossuet, Fénelon, Leibniz, ont été à la fois savants, philosophes et chrétiens. La science chrétienne est la mère de toutes les lumières modernes.

Elle sera encore l'inspiratrice des progrès futurs.

« L'admirable reconstruction que Dieu prépare, »selon le mot de Joseph de Maistre, ne peut se faire que par l'accord de la science et de la religion. La théologie, c'est la philosophie grefi'ée, et cette greffe, c'est l'esprit de Dieu même enté sur l'esprit humain. C'est pourquoi la théologie, considérée seulement dans son côté humain, est le plus immense faisceau de lumières qui ait jamais été formé. Qui ne connaît cette éloquente et admirable

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