Les Sources, l'" partie, p. lliû
de l'histoire. Les autres, avec Fichte, avec Schelling, Maine de Biran, Jouffroy, Auguste Comte, finissent par rentrer en eux-mêmes, et pénétrant plus avant qu'ils ne l'avaient fait dans les profondeurs de leur âme, ils y découvrent quelques-unes des vérités jusqu'alors inaperçues que le christianisme enseigne au monde, et ils lui rendent, sinon l'hommage d'une foi soumise, du moins celui du respect, de la sympathie et de l'admiration.
Ainsi, la science doit se rattacher à la philosophie, et la philosophie, « préface humaine de l'Évangile, » devra demandera la révélation son complément nécessaire. Si, en effet, elle peut atteindre, par ses propres forces, plusieurs vérités qui constituent le premier degré de l'intelUgible divin, elle ne peut les connaître intégralement sans un secours surnaturel. De toutes parts, elle se heurte à des limites infranchissables. De plus, pour peu qu'elle réfléchisse, la raison s'aperçoit que ces vérités ne sont pas en elle comme en leur source première; elles ne sont que des reflets, des images d'un objet dont elle n'a pas la vue directe. Son désir est alors de s'élever jusqu'à cet objet lui-même, jusqu'au foyer central de la lumière. La grâce transforme ce désir en un principe infus et mystérieux de vie surnaturelle. L'âme entre alors dans une sphère supérieure, respire sous un ciel nouveau, étend son regard à des horizons plus vastes et mieux éclairés, se dilate enfin dans une vie sans cesse grandissante.
Si, au lieu de monter, eue stationne paresseusement dans la région moyenne , elle se condamne à ne travailler que parmi les clartés défaillantes et crépusculaires du soir, à végéter parmi des spéculations stériles ; elle s'expose de plus à déchoir peu à peu. Car, c'est un fait d'expérience, « les hommes n'ont point assez de force pour suivre toute leur raison, » dit Fénelon. Us s'arrêtent en route; et, soit préjugés, soit orgueil, ils dévient peu à peu du chemin de la vérité. Ils glissent sur la pente du doute et de l'erreur. Il en est qui finissent par tourner
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le dos à la lumière, par descendre l'échelle des négations, qui va du pur rationalisme au panthéisme, du panthéisme à l'athéisme et au scepticisme, c'est-à-dire au néant.
Le P. Gratry représentait ces trois états de l'esprit, raison éclairée par la révélation, raison isolée, raison déchue, par une comparaison singulière.
« Supposez un aigle sur le bord d'un lac où brille l'image du soleil : l'aigle peut se borner à regarder l'image, sans reporter son regard vers l'objet.
« Il peut prendre son vol vers l'image et se précipiter dans le lac, oii aussitôt il cesse de voir, et du même coup perd l'image et l'objet.
« Il peut encore, excité par l'image, lever le regard, déployer ses ailes et diriger son vol droit vers le soleil même, comme attiré par les rayons que boivent ses yeux. C'est ce que font les aigles, et c'est ce jeu sublime et cet élan vers la source de la lumière qui a charmé les hommes, et a valu au roi des airs cette gloire d'être le poétique symbole des sublimités de l'esprit.
« Ainsi du regard de l'àme.
« Notre âme est à la fois l'aigle et le lac.
« Tantôt, nous regardons le lac stupidement, sans distinguer l'eau même des rayons de la lumière qu'elle renvoie, sans distinguer la mobile surface de la forme immobile de l'image, toujours sphérique sous les rides de l'eau. C'est là la raison paresseuse et la philosophie stérile des lettrés sans sagesse.
« Tantôt, ces contrastes nous avertissent, et nous commençons à comprendre que la lumière n'est pas nous-mêmes, qu'il n'y a là qu'une image, une lumière réfléchie dont la source n'est pas en nous, et que cette eau passive est par elle-même froide et obscure. Nous comprenons qu'il y a hors de nous un objet d'où nous vient la lumière et que suppose l'image. La saine raison marche ainsi vers la vérité.
« Mais, ce que l'instinct épargne à l'aigle, et ce que l'instinct divin saurait aussi nous épargner, si nous ne l'avions pas d'abord étouffé dans nos âmes, il nous vient un vertige, vertige étrange d'un être ((ui a des ailes et qui s'en sert pour se précipiter dans un abîme, afin d'y chercher le soleil! Oui, nous nous précipitons dans l'abîme, où nous cessons de voir, où nous perdons et l'image et l'objet. Celte catastrophe est celle de la raison perverse, et l'histoire montre que beaucuup d'esprits l'ont voulue et subie, cherchant la source même de la lumière dans leur propre fond, creusant l'image au-dessous de l'image, au-dessous de la surface du lac, pour découvrir dans l'eau ses lumineuses et brûlantes racines.
« Ëofm, l'âme, excitée par l'éclat du reflet et par le contraste du
lac obscur mobile et de l'étincelante et immuable image, peut conclure que le lac n'est pas l'objet, mais le miroir; elle peut chercher l'objet, elle peut lever le regard et saisir le rayon direct au lieu du rayon réfléchi ; et comme elle a des ailes aussi, bien plus puissantes que celles de l'aigle, elle peut prendre son vol et aller vers le divin soleil, non plus en jouant comme les aigles, mais d'un élan réel qui aboutit et qui s'unit au principe de la vie^ »
Cette image est de celles qu'il ne faut peut-être pas trop presser. L'application ne nous en parait pas d'une clarté parfaite. Elle semble confondre dans une communauté d'origine et d'opérations deux lumières très différentes, l'une étant innée, l'autre infuse; l'une étant naturelle, l'autre surnaturelle; l'une atteignant les manifestations extérieures, l'autre les mystères de la vie interne de Dieu. Elle n'en est pas moins intéressante, parce qu'elle est expressive, frappante, et, pour le dire en passant, très propre à donner une idée des qualités et des défauts du philosophe, de son style brillant et radieux, de son argumentation où la comparaison se substitue parfois à la raison.
En résumé, relever la raison du discrédit dans lequel elle est tombée, discrédit imputable aux rhéteurs et aux sophistes ; doubler son élan en l'appuyant sur le sentiment, sur le cœur, sur la prière, sur la pratique de la vertu ; multiplier ses forces par celles de la raison commune et de la sagesse universelle; ajouter à la lumière naturelle la lumière supérieure de la révélation et monter ainsi du premier au second degré de l'intelligible, rattacher enfin les sciences à la philosophie et la philosophie à la religion : telles sont, aux yeux du P. Gratry, les conditions du progrès vers la vérité; tels sont, dégagés de l'ensemble de ses œuvres, les éléments de ce qu'on peut appeler son Discours de la méthode; tels sont enfin les principes directeurs dont il ne cessera de s'inspirer dans ses études successives sur Dieu, sur l'âme et sur la vie morale.