Connaissance de Dieu, t. II, p
ai4 LE PERE GRATRY,
Ces vues larges et profondes sont-elles nouvelles?
Non, à proprement parler. Elles rouvraient simplement l'ancien et traditionnel itinéraire de lame vers la vérité. Mais, elles étaient oubliées depuis un siècle et demi, et tout à fait étrangères à la génération à laquelle s'adressait le P. Gratry. Essayer de prendre cette génération par la main pour la sortir de ses vieux préjugés et de ses ténèbres, pour l'amener devant des horizons plus larges et plus lumineux, était une entreprise à la fois originale et courageuse.
Le xviii® siècle, « cette maladie de l'esprit humain », durait encore. Il durait par des habitudes prolongées de sèche et stérile critique, par l'individualisme hautain de la pensée. Rendre à Tintelligence son plein essor, en lui donnant les ailes du sentiment, agrandir la région de l'intelligible de tout le domaine de la philosophie chrétienne, c'était rompre avec les errements passés et inaugurer une époque de progrès.
La tentative avait encore plus de portée. Elle atteignait, au delà du xviii'' siècle, sinon Descartes lui-même, pour qui le P. Gratry professait la plus vive admiration, du moins l'esprit cartésien dans deux de ses tendances les plus hasardeuses. Qui ramène tout à l'évidence, en effet, et n'admet que des idées claires et distinctes, oublie « que le cœur a ses raisons que la raison ne connaît pas ». Il ne fait point ù la certitude morale sa part, et il ne paraît point soupçonner que nos connaissances les plus simples elles-mêmes restent enveloppées de mystère et « d'inlini confus », comme disait Leibniz. De même, qui rejette les travaux antérieurs des plus excellents esprits et méprise toutes les conquêtes du passé, va contre l'ordre naturel, qui a fait l'homme dépendant de ses semblables intclloctuelltMuent, aussi bien que physiquement. Par 1;\, il donne un exemple facilement contagieux de présomption et de témérité, et il deviendra
cause involontaire de beaucoup d'erreurs. Or, par les deux idées maîtresses de sa méthode, le P. Gratry tâche de remédier à ce double mal, et il rend ainsi à la philosophie un immense service.
Faire accepter ces idées n'était pas chose facile. Jamais peut-être l'opposition n'avait paru plus irréconciliable entre les philosophes chrétiens et leurs adversaires. Depuis cinquante ans, l'écart qui les séparait n'avait fait que s'élargir. Ils campaient aux deux pôles opposés.
Les premiers, tels que Bonald, Lamennais, Bautain, Bonnetty, Donoso Cortès, mettaient plus ou moins en doute la valeur de la raison individuelle, et faisaient appel, pour en assurer le crédit, soit au contrôle de la raison universelle, soit à l'autorité de la foi. C'était un excès.
De leur côté , les rationalistes de toute nuance , naturalistes, positivistes ou éclectiques, s'inspirant des principes mal entendus de Descartes, ne voulaient tenir aucun compte des nouvelles et capitales données apportées au monde par le christianisme ou confirmées par lui, celles d'un Dieu créateur, de la Trinité, du péché originel, etc. La philosophie générale que les docteurs et les Pères en avaient tirée, était, à leurs yeux, comme non avenue. Une doctrine purifiée de tout alliage, soigneusement» sécularisée », voilà ce qu'ils prétendaient offrir à leurs contemporains. Étrange illusion ! Comme si l'on pouvait, à son gré, s'abstraire de la lumière diffuse dont l'atmosphère intellectuelle est pénétrée depuis des siècles ! Les plus rebelles à son action lui devaient beaucoup et ce qu'ils avaient de meilleur. La religion naturelle ne vit que d'emprunts à l'Évangile et aux traditions primitives. A mesure qu'elle s'éloigne de ces mêmes sources, la philosophie, elle aussi, va s'anémiant et décline peu à peu vers la mort. Que restet-il des systèmes de Locke et de Hume en Angleterre ? En Allemagne, Kant et Hegel, si puissante qu'ait été leur pensée, si profonde qu'ait été leur influence, ne
sont-ils pas discutés et condamnés à disparaître à leur tour? Le règne de Cousin ne devait pas lui survivre : on le prévoyait déjà. Le P. Gratry jugea, d'un coup d'oeil, la situation et ce qu'il y avait à faire.
Entre les excès des deux groupes opposés, entre le camp des rationalistes et celui des fidcistes, entre les constructions étroites et incomplètes des uns et des autres, c'était un projet heureux, et à quelques égards neuf, de jeter le plan d'un monument plus vaste, de proportions grandioses, reposant à la fois sur les assises de la raison et de la révélation, ouvert à toutes les âmes exemptes de parti pris, uniquement préoccupées et amoureuses de la'vérité. Par suite, une doctrine assez compréhensive pour contenir et rattacher, comme à leur centre, les principes de toutes les sciences, assez vivante pour donner l'impulsion aux facultés humaines dans toutes les directions de leur activité, pour préparer enfin la synthèse de la science comparée, telle était la conception personnelle, à la fois large et vigoureuse du P. Gratry.
Elle dénote un sentiment net des fautes commises depuis deux siècles et la juste intuition des correctifs nécessaires. A elle seule, elle témoigne déjà d'un esprit élevé, ferme et véritablement philosophique.
Mais, pour la bien juger, il faut examiner auparavant le mode d'application et les résultats de la méthode.