DIALECTIQUE
C'est d'après l'ensemble des ouvrages du P. Gratry, surtout d'après la Connaissance de Dieu, la Logique, la Connaissance de l'âme, la Philosophie du Credo, que j 'essaierai de saisir et de retracer les grandes lignes de l'édifice qui s'annonce.
Toute la philosophie pivote autour de trois questions essentielles : Dieu, l'homme et la nature, les rapports du fini et de l'infini. D'ordinaire, l'homme semble le sujet le plus accessible à l'observation, le plus à la portée du regard intellectuel et l'on commence par l'étudier. « Connais-toi d'gibord toi-même, » répète-t-on avec Socrate.
Le P. Gratry a procédé autrement. A ses yeux, la connaissance de Dieu et de ses perfections est le point central de la philosophie ; toutes les autres notions métaphysiques ou morales tiennent à ce point par leurs racines. Aller à Dieu d'abord, pourvu qu'on n'y aille point par le chemin de l'abstraction et de la spéculation pure, mais par celui de l'observation intime et de ce qu'on peut appeler la science expérimentale, c'est tendre à la science non seulement la plus haute, mais aussi la plus féconde.
1. Ce chapitre, qui touche à de hautes questions métaphysiques, demande à être commenté par la lecture des magnifiques développements du P. Gratry.
Car la notion de Dieu ainsi obtenue implique la notion de l'être, celle de l'intellig-encc et celle du cœur, c'està-dire la métaphysique, et, indirectement, la morale et la logique. Aller à Dieu d'abord, c'est, de plus, rendre à la raison, à l'encontre des fidéistes et des sceptiques, sa maitrise naturelle et sa capacité générale de certitude.
Les théories abstraites n auront donc point leur place, ici, et il n'y a pas à le regretter.
Car, selon la remarque de Pascal, « les preuves métaphysiques sont si compliquées qu'elles frappent peu; et, quand cela servirait à quelques-uns, ce ne serait que pendant l'instant qu'ils voient cette démonstration; mais, une heure après, ils craignent de s'être trompés ».
Bien voir et décrire les mouvements de l'esprit humain s'élevant à Dieu, voilà à quoi se ramène, en dernière analyse, la philosophie du P. Gratry. L'observation psychologique en est le fondement. L'histoire de la pensée humaine y ajoute d'autres éléments concrets, de manière à constituer, non pas une doctrine spéculative et froide, difficilement accessible, mais une doctrine vivante et appropriée à la majorité des lecteurs.
Deux idées caractéristiques s'y détachent en relief et y apparaissent tout d'abord dominantes : la distinction de deux degrés dans V intelligible divin; puis, la théorie du sens divin et du procédé inductif , comme moyen d'aller à Dieu.
Ajoutons-y ceiie de la science comparée qui ne cessera d'être la grande préoccupation du P. Gratry et qui reparait sous mille formes dans tous ses ouvrages. On peut dire que ces trois idées se rencontrent et se mêlent en des proportions inégales dans la Connaissance de Dieu, dans la Logique, dans la Connaissance de V'hne. « Je comparerais volontiers, disait M. Caro, si l'image n'était pas trop profane, la philosophie du P. Gratry à une tragédie lyrique en trois actes et k trois personnages. Les trois actes sont ses trois ouvrages principaux. Les trois personnages, ce sont ses trois idées maltresses. Dans
chaque acte, chaque idée joue à son four le rôle principal; mais, dans tous les actes, elles sont présentes et visibles; elles se taisent parfois, mais dans leur silence même, elles remplissent encore la scène *. »
La première idée maîtresse, qui s'impose à l'attention à la fois comme élément essentiel du système et comme procédé logique, est celle-ci : il y a, d'après Platon et d'après saint Thomas, deux degrés de V intelligible divin. La sagesse complète consiste à les reconnaître d'abord et à monter ensuite du premier au second. Cette distinction fondamentale a échappé à beaucoup de philosophes, mais elle est dans la tradition des plus grands et dans celle de tous les théologiens. Les vérités absolues, éternelles, qui sont la vie et la lumière de notre raison, ne sont pas Dieu même ; elles ne sont que des images de la réalité, ou, selon le mot de Platon, « des ombres de ce qui est », des reflets que nous saisissons dans le miroir des créatures et dans le miroir de l'âme. Au-dessus de ce premier degré, il y en a un second, qui nous élève jusqu'à l'essence même de Dieu. Le regard de la raison n'y saurait atteindre; mais la foi pénètre jusque-là, et découvre d'une façon confuse, il est vrai, et parmi des obscurités impossibles à dissiper ici-bas, ci[uelque chose de l'essence même de Dieu et de sa vie interne. C'est le second degré, degré surnaturel de la connaissance'.
Ainsi, la raison a sa sphère et sa perfection relative dans le premier degré; mais elle ne saurait avoir sa perfection dernière, atteindre le second degré de l'intelligible qu'aidée et élevée au-dessus d'elle-même par la raison surnaturelle.