Connaissance de Dieu, t. 1, p. 01, 77 et suiv
rites nécessaires qui ne sont encore que les ombres de la lumière de Dieu; des vérités nécessaires enfin jusqu'à Dieu même et à ses perfections infinies i. Telles sont les étapes que nous sommes appelés à parcourir pendant la vie présente ; tels sont les degrés que nous sommes invités à monter successivement et du haut desquels les liorizons s'étendent de plus en plus juscju'à l'infini.
Mais ce mouvement d'ascension ne saurait s'accomplir sans un progrès spirituel correspondant. L'action de l'intelligence est liée à celle de la volonté; la logique est en relation intime avec la morale, la raison avec la liberté.
Or, il y a un principe moteur et comme un grand ressort de ce double et parallèle progrès :
Au point central de l'âme, où l'intelligence et le sentiment ont leur racine commune, réside, en effet, une faculté mystérieuse, qu'on peut appeler avec Pascal le cœur, que le P. Gratry nomme le sens divin. Il est difficile de la définir. Mais Socrate l'avait observée et il l'avait en vue, quand il disait : (( L'âme elle-même est quelque chose de prophétique. )> Il entendait par là qu'elle porte en son fond un instinct de divination, que Platon, dans le Timée, appelle un démon intérieur. Qui sait se recueillir, écouter en silence, perçoit en effet, au plus profond de son être, une foule de lueurs confuses, de sourds mouvements et d'élans spontanés. C'est toute une vie obscure et intense par laquelle nous semblons être en communication avec le principe de la vie universelle. Elle se manifeste en nous, selon le philosophe ancien, par des joies, des tristesses et des mélancolies dont nous ne saurions analyser la cause ; par des espérances ou des craintes instinctives; par des sentiments étranges où la raison n'a aucune part et dont les racines invisibles plongent dans des profondeurs insondables et dans l'immense inconnu. Le sens moral et le sens rebgieux ne sont qu'une des
1. Dans son sens premier et original, la dialectique s'entend, on le sait, de l'art de discuter; mais, dans un sens plus étendu, dans le sens platonicien, elle s'entend d'une méthode scientifique pour atteindre jusqu'à la vérité en elle-même et jusqu'aux principes des choses.
formes de cette faculté divine. La vertu et la piété la développent jusqu'à en faire une sorte d'inspiration et comme la voix de Dieu dans l'âme humaine.
Le P. Gratry avait été très frappé de la nature et du rôle étonnant de cette puissance cachée. Il en analyse les éléments, et il y trouve à la fois une sorte d'intelligence sourde et de volonté instinctive, qui pousse d'une part à la perception claire et d'autre part à l'action. Il l'appelle souvent Vattrait du désirable et de l'intelligible, « qui sent et touche Dieu, plutôt qu'il ne le discerne et ne le voit ».
Il ne faut pas le conionare avec la raison, qui s'élève aux vérités éternelles; qui a l'idée de Dieu, mais qui n'a pas le sens de Dieu ; lumière métaphysique trop froide et trop sèche. Il ne faut pas davantage le confondre avec la foi, qui nous introduit dans le domaine de la vérité révélée. C'est un troisième sens, qui s'ajoute au sens des choses extérieures et au sens intime, pour en compléter les données. Comme les deux autres, il est d'abord en nous sans nous. Nous lui devons, sous forme de croyances implicites ou obscures, les germes de la vérité. Puis le témoignage extérieur, celui des sens, celui des faits de la conscience, celui de la parole, éveillent ces croyances obscures et en font des idées. Or, la dialectique n'est que l'évolution du sens divine
« Ce sens de Dieu, en effet, implique le sens moral, le sens du beau, le sens du vrai. C'est parce que l'âme sent Dieu qu'elle sent ce qui est beau, ce qui est vrai, c'est-à-dire ce qui ressemble à Dieu... Parce sens, l'àrae prend des ailes, et du sens extérieur qui ne montre que la nature, elle vole et monte à Dieu, parce que, par le sens extérieur uni au sens divin, elle voit la nature comme belle, c'est-àdire comme digne de Dieu; elle la voit non seulement dans ce qu'elle est elle-même, mais encore rapportée à Dieu. Par ce sens, uni au sens intime, elle voit l'àme, non seulement en elle-même, mais encore comparée à Dieu et comme image de Dieu ; elle voit rame comme indéfiniment perfectible en beauté, en sagesse, en bonté, c'est-à-dire en Dieu. Ce sens qui est le sens de l'infini, peut
1. Lo'jique, t. 1, p. 98 et suiv., t. II, p. 191-1D3; — Connaissance de Dieu, t. I, p. 379; t. II, p. 263 et suiv.; — Connaissance de l'àme.
seul nous faire conclure Dieu, voir Dieu, aimer Dieu, à la vue de notre être borné ^ »
< Le mépris de la réalité présente, si naturel à l'homme, l'attente de l'avenir idéal, si habituelle à lame, l'instinct du merveilleux et le pressentiment de l'infini sont la source de cette opération sublime qui démontre Dieu. Qui ne le sait? L'âme de l'homme, surtout lorsqu'elle est élevée et pure, dans sa sève et sa jeunesse, conçoit et désire sans limites tous les biens et toutes les beautés dont elle aperçoit quelque trace. On efface toutes les bornes, toutes les limites, toutes les imperfections. On conçoit l'être dans toute sa plénitude; on conçoit l'amour éternel, le bonheur sans vicissitudes, la vérité sans ombre, la volonté plus forte que tout obstacle. Tous ces pressentiments du cœur de l'homme, tous ces rêves, tous ces enivrements impliquent une méthode vraie et rigoureusement scientifique. Analysées par la raison, cette poésie, cette foi contiennent la démonstration rigoureuse de l'existence de Dieu. Le spectacle du monde, la conscience de la vie, la vue des êtres finis et des beautés créées, quand le cœur et l'imagination s'en emparent pour les grandir et les pousser à l'infini, par l'effacement du mal, des bornes et des limites, cet élan de l'âme vers l'infini à partir du fini, voilà ce qui donne aux hommes l'idée de Dieu. Et cet élan intellectuel et moral, dont est capable toute âme humaine, est l'acte et le procédé fondamental de la vie intellectuelle et de la vie raisonnable. Et il se trouve que cette naturelle opération de l'âme est au fond la plus scientifique des méthodes, et que toutes les démonstrations de l'existence de Dieu, données par tous les vrais philosophes de tous les temps, ne sont que la traduction philosophique du procédé vulgaire, que tous les hommes emploient *. >
Une s'agit donc ici ni d'illusion, ni de poésie, comme on l'a prétendu. Ce sens donne une base expérimentale et vraiment scientifique à la connaissance de Dieu. Car le procédé qu'il emploie n'est autre que celui auquel on doit, dans les sciences de la nature, physique, chimie, psychologie, de si brillants résultats. Il part de faits constatés par l'observation, des faits du monde sensible, des faits du monde intellectuel et particulièrement des idées éternelles que la raison découvre en elle-même; et c'est en s'appuyant sur ces faits qu'il conclut du particulier à l'universel, qu'il s'élance du fini à l'infini. On le trouve au fond de toute poésie et de tout art. La même loi de l'esprit humain emporte les Raphaël, les Michel-