‹ Le pere Gratry, 1805-1872Chapitre 128 sur 263 · Connaissance de Dieu, t. I, p · texte numérisé non relu

Connaissance de Dieu, t. I, p

Ange, les Dante et les Milton, comme aussi les Kepler et les Leibniz.

Appliqué aux mathématiques, en effet, le procédé inductif les a transformées. Aux mains de Newton et do Leibniz, la méthode infinitésimale va également du contingent au nécessaire, du variable à l'éternel ^ Les étonnantes découvertes qui lui sont dues l'ont suffisamment justifiée. Non que le P. Gratry entende démontrer Dieu par le calcul infinitésimal, expliquer la Création par les mathématiques, comme le supposait ironiquement Cousin. Mais il a voulu poser en principe que les sciences s'appuient toutes sur un même procédé fondamental, que ce procédé, légitime en physique et en algèbre, est tout aussi apphcable à létude de l'Infini vivant. Il n'y a qu'une seule et même loi de la raison, loi entrevue déjà par M""^ de Staël à la fin du siècle dernier. N'a-t-elle pas écrit ces étonnantes paroles : « Presque tous les axiomes de physique correspondent à des maximes de morale. Cette espèce de marche parallèle qu'on aperçoit entre le monde et l'intelligence, est l'indice d'un grand mystère, et tous les esprits en seraient frappés si l'on parvenait à en tirer des découvertes positives, mais toutefois cette lueur encore incertaine porte bien loin nos regards '. » Le P. Gratry, saisi de ces analogies, essaie de jeter quelque clarté sur ce mystère et de poser en même temps les fondements de la science comparée.

Ainsi, Dieu peut devenir, pour le philosophe comme pour le mystique, un objet d'expérience. Il y a un sens divin naturel comme il y a un sens divin surnaturel. La certitude géométrique de son procédé en garantit la certitude métaphysique. Par suite, la preuve de sentiment arrive à l'évidence mathématique par l'emploi de la dialectique.

Le P. Gratry est donc fidèle à sa méthode, il cherche

1. Connaissance de Dieu, t. II, p. Ml. Cf. Logique, t. II, ch. vu. Développement plus ample de la même idée.

,2. De l'Allemagne, 3* partie, ch. \.

et convie l'homme à chercher la vérité, par Tintelligence d'abord, mais implicitement aussi par le cœur, par la volonté, par l'âme tout entière.

De plus, comme il n'est pas bon au penseur d'être seul, de marcher à l'écart du genre humain, il a tenu à demander aux grands génies du passé leur avis sur la question. Trop souvent les critiques aiment à opposer les philosophes les uns aux autres pour se donner le plaisir d'intervenir dans leurs débats, pour s'attribuer le rôle d'arbitres et de juges souverains. Le P. Gratry, avec une science et une vigueur que le chef de l'éclectisme n'a point surpassée, se plaît, au contraire, à les rapprocher, à mettre en faisceau les vérités sur lesquelles ils s'entendent, à confirmer sa propre doctrine par l'autorité de leurs suffrages. Il n'a point de prétention à l'originalité : il s'en défend plutôt ' .

Le procédé dialectique, en effet, que personne n'a décrit et mis en lumière avec autant de force que lui, n'est pas de son invention. Il l'a emprunté à la grande tradition philosophique et religieuse. Mais c'est un mérite singulier d'avoir su le reprendre, le dégager des œuvres des maîtres, en ramasser, pour ainsi dire dans une brillante synthèse, toute la puissance démonstrative et rayonnante. A l'appel du P. Gratry, les patriciens de la pensée comparaissent successivement devant lui et viennent, chacun avec leur accent, apporter leur témoignage.

C'est Platon d'abord, qui représente non seulement l'idée grecque dans ce qu'elle a de plus subtil et de plus

1. « Je repousse avec des cris aigus l'imputation d'avoir voulu faire une nouvelle démonstration de l'existence de Dieu. Ce que j'ai essayé de faire est précisément ceci : Établir que Vantique, unique et universelle i démonstralion de l'existence de Dieu est donnée par le procédé principal et fondamental de la raison, lequel procédé est le premier auteur de toutes 4es sciences, y compris les mathématiques. » (Lettre inédite à Ms' Dupanloup, 25 mars 1866.)

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élevé, mais aussi les traditions primitives que l'Orient conserve et transmet depuis les premiers âges. Ainsi peut-on s'expliquer que ce païen aboutisse à des conclusions presque chrétiennes. 11 y a, selon lui, deux degrés de l'intelligible, l'un qui répond à la pensée discursive, l'autre au procédé dialectique. Ce dernier atteint les vérités nécessaires, et au delà, le plus parfait des êtres, qui est à la fois la raison absolue et le souverain bien. Seulement, pour s'élever jusqu'à lui, il faut retrancher les instincts désordonnés de l'animalité, qui tournent la vue de l'âme en bas. Les impurs et les méchants, qui y sont asservis, ne voient que les ténèbres « vides de Dieu ». Les justes, dégagés de cet esclavage, dirigent leurs regards vers ce qui est divin et lumineux. Ils se rattachent à Dieu par l'attrait du souverain bien, qui les tient suspendus et les élève vers le ciel K

Aristote, le théoricien du syllogisme, vient lui-même déposer à son tour en faveur de la dialectique. C'est une autorité considérable. Il est possible qu'ici le P. Gratry ait parfois pressuré les textes, comme on l'a dit, et qu'il en ait tiré un peu plus de choses qu'ils n'en contiennent.

Voici saint Augustin. C'est Platon avec quelque chose de plus précis et de plus pénétrant, un Platon éclairé par une lumière supérieure et s'élevant à une hauteur que le premier n'avait pas même entrevue. Après saint Augustin, saint Thomas, disciple d' Aristote, le maître de la science humaine comme de la science divine, qui résume avec sa profondeur ordinaire les philosophes et les théologiens antérieurs. Le xvii" siècle, à quelques dissonnances près, est unanime. Kepler, Descartes lui-même, qu'il en ait conscience ou non, Pascal qui cherche Dieu, non seulement par l'esprit, selon lui, insuffisant , mais par le

1. Cf. Conclusion du Timée, 89 et 90. Plotin distingue également, avec la pénétration dont il est coutumior, la pensée discursive et le procédé intuitif. La pensée ne sert, selon lui, par ses opérations imparfaites, qu'à nous élever peu à peu à la hauteur d'où il est possible de découvrir Dieu. « Alors soulevés comme par le flot de rintoiligence, et emportés par la vague qui se gonfle, de sa cime tout à coup nous voyons. » {Enn., V, V, 8.)

cœur et par la pratique du bien; Malebranche , Fénelon, Bossuet, Leibniz, Clarke et Newton, Petau etThomassin, tous ces grands bommes concourent, sans exception, à cette symphonie merveilleuse et reconnaissent la légitimité du procédé inductif par lequel la raison s'élance du spectacle des choses créées jusque dans le sein de l'infini.

Ainsi, philosophes et théologiens n'ont qu'une voix sur la question. Tous ces esprits éminents, conclut le P. Gratry, ont démontré de la même manière l'existence de Dieu. « Tous ont parlé de l'obstacle moral qui cache à tesprit la lumière et qu'il faut d'abord enlever. Tous ont nommé ce sens intérieur, inné, divin, cet attrait du désirable et de l'intelligible qui, lorsque l'obstacle est ôté, devient le ressort de la raison ; tous ont trouvé le point d'appui de cet élan de la raison dans le spectacle des choses créées (monde ou âme) ; tous ont compris que ce point de départ nest en aucune sorte un pruicipe d'où la raison puisse déduire Dieu ; tous ont compris que le procédé par lequel la raison s'élève au principe de toutes choses, est absolument différent du syllogisme, qu'il est un des deux procédés essentiels de la raison, celui qui trouve les majeures, et non celui qui tire les consé- (|uences; tous l'ont décrit comme une opération de la raison qui, regardant l'être fini (monde ou âme), voit par contraste et par regret, dans ce fini, l'existence nécessaire de l'Infini, et connaît l'Infini par négation, en supprimant par la pensée les limites de tout être fini et de toute perfection bornée... »

(( De la sorte, comment ne voit-on pas que toutes choses montrent Dieu, que toute pensée y mène, que toute sensation y conduit? Pourcpioi faut-il que la sensualité qui nous animalise et qui arrête en nous, comme chez les animaux, toute sensation dans ses premiers effets, sans les laisser retentir jusqu'à l'intelligence et jusqu'au cœur; pourquoi faut-il que l'impureté, qui engloutit et qui profane la sensation pour en jouir; que la stupide habitude de la vie, qui cesse de regarder et d'admirer; que l'éducation détestable qui éteint et flétrit nos facultés,

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au lieu de les élever et de les transfîg-urer ; que le ratio naUsme étroit, aveugle, abstrait et ignorant, qui coupe les ailes de l'âme dès la première enfance; pourquoi faut-il que toutes ces causes détruisent en nous le sens divin de la nature et de la vie, et les germes innés de la sainte poésie qui voit Dieu en toutes choses? Si les âmes étaient moins éteintes , toute la nature nous élèverait à la connaissance de Dieu, à l'admiration, à l'adoration, à l'amour : toute impression retentirait dans l'esprit jusqu'à Dieu... L'âme monterait ainsi, par d'admirables ondes, bien plus rapides que celles de la lumière, de monde en monde, du monde des corps à celui des esprits, de celui des esprits à Dieu; de ce corps, de cette terre qu'elle sent n'être pas Dieu, ni esprit libre ou raisonnable, à l'être intelligent qui est elle-même, et de ce monde intelligent et libre, mais imparfait- encore, à l'être parfait et infini 1. »

Arrivée à ces sommets, où l'a portée le plus haut effort du sens divin naturel, l'âme est remplie de joie. Cet élan vers tout bien et vers toute beauté, ces reflets de Dieu entrevus dans le miroir des créatures, la dilatent et la ravissent. Et cependant, elle n'est point satisfaite. Elle aspire à plus de lumière encore. Elle souhaite, avec Platon, de voir Dieu même, non plus dans ces rayons réfléchis, non plus dans des vestiges épars, dans de pâles et incomplètes images, mais directement, dans son essence et dans sa réalité substantielle.

Ce désir est-il naturellement réalisable ici-bas? L'homme peut-il, de lui-même, s'élever du premier au second degré de l'intelligible? Y a-t-il une transition, un passage secret et néanmoins observable de l'un à l'autre?

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