Connaissance de Dicv, 1. 11, p. 1G
Non, sans doute, puisqu'un abime les sépare; abîme que Dieu seul peut combler.
C'est ici que le P. Gratry aborde le problème délicat de la conciliation de la foi et de la raison, problème singulièrement embrouillé par l'ig-norance et le préjugé. Les rationalistes ne vont-ils point répétant que la foi n'est qu'une aveugle soumission de la raison à une autorité extérieure et humaine? Ainsi défigurée et travestie, ils la présentent comme une cause d'inertie et d'abêtissement pour les intelligences. Le P. Gratry avait médité pendant plusieurs années cette question capitale, et c'est le fruit de ces longues et sincères réflexions qu'il nous offre dans les derniers chapitres de la Connaissance de Dieu.
Il commence par une importante remarque, dont les études récentes n'ont fait que confirmer la profondeur et la justesse, à savoir que, dans l'ordre naturel même, il y a une sorte de foi qui, en vertu de son autorité extérieure, impose à notre esprit l'assentiment. Nous ne pouvons démontrer les premiers principes, et nous y adhérons cependant d'un mouvement irrésistible. Notre vie raisonnable et morale commence par un acte de foi, d'où dépend la direction de notre esprit et de notre volonté : acte de foi à la conscience, à la mémoire, au sens moral, à la raison. Tout l'édifice de la philosophie cartésienne elle-même repose sur un acte de foi à la véracité de Dieu. On en peut dire autant du système de Kant, et, en dernière analyse, de toute sorte de science, puisque aucune n'atteint la substance des choses, puisque aucun objet n'est conforme à l'idée que nous nous en faisons 1. « La vie intellectuelle, disait Royer-Gollard, est une succession non interrompue, non pas seulement d'idées, mais de croyances explicites ou implicites. » Se refuser à l'acte de foi, c'est donc, au point de vue naturel, s'excommunier de la croyance universelle, tomber dans
1. M. Brunetière a développé avec force cette pensée dans sa confé-' rence de Besançon (19 nov. 1898). Revue des Deux-Mondes, 1" déc. 1898
l'anomalie, dans l'extravagance, dans l'absurde. L'accomplir, au contraire, c'est suivre les dictées de la saine raison, et faire un acte essentiellement humain.
Et non seulement la croyance entre pour une part dans les principales et fondamentales démarches de la raison; mais, de plus, dans le développement de celle-ci et dans celui de la foi surnaturelle, il est facile de relever des analogies et un parallélisme instructif. Des deux côtés, une lumière intérieure venant de Dieu : Tune, il est vrai, naturelle à notre être; l'autre, surajoutée et infuse. Des deux côtés, une excitation extérieure, qui pousse le germe à éclore et à naître : ici, la parole des autres hommes; là, l'enseignement de l'Église. Des deux côtés enfin, adhésion libre de l'intelligence et de la volonté. Qu'y a-t-il donc dans la foi qui puisse déprimer notre esprit ou répugner à notre nature?
S'il n'y a rien d'inconciliable entre la raison et la foi, allons plus loin. Nous avons besoin de croire. Nous avons besoin de monter plus haut que la sphère moyenne et naturelle où nous nous agitons et où nous étouffons. La lumière qui nous vient, soit des choses visibles, soit des froides vérités métaphysiques, ne saurait suffire à notre besoin de connaître et d'aimer. « Quelle est lame, restée vivante sous le poids des années et de la science humaine la plus vaste, la plus chèrement achetée, qui parfois ne compare ces ombres, ces fantômes et ces abstractions à la vivante réalité, à la vue de la terre féconde, parée, radieuse sous le soleil, aux pénétrants et mystérieux parfums de la nature, à la saveur des plantes et de leurs généreux produits, à la vigueur de l'air vital et des fluides excitateurs qui nous pénètrent, nous raniment et nous électrisent, à la vue des hommes qui espèrent et qui cherchent, au spectacle de ce qui reste de noblesse et de beauté humaine, au commerce des âmes, i\ l'amour! Quelle est, dis-je, l'Ame demeurée vivante, qui, lorsque ce contraste se montre, ne le sente et ne dise : Je n'ai dans la tète que des ombres, ombres certaines, incontestables, mais ombres! J'ai épuisé ma vie à découvrir
le monde, à en étudier les ressorts; je n'ai pas dénoué l'énigme; je n'en ai pu saisir que des parties et le peu que j'en tiens n'est qu'un calque mort de la vie ^ »
Au lieu de nous décourager, de succomber à l'abattement, écoutons la voix intérieure qui nous dit : « Cherchez plus haut. » Est-ce que Dieu, dans la lumière de qui je vois et connais tout, ne peut se faire connaître et voir, comme un esprit se fait connaître à mon esprit? Pourquoi la révélation serait-elle impossible? Qui empêcherait Dieu de nous éclairer et de nous vivifier de plus en plus? Sa révélation est non seulement possible, mais elle est absolument en harmonie avec les aspirations de notre nature. Car, pour rappeler encore l'admirable parole de Descartes, « je suis et je sens que je suis une chose imparfaite, incomplète et dépendante d'autrui, qui tend et qui aspire sans cesse àquelque chose de nouveau et déplus grand que je ne suis ». A ces aspirations répondent sans cesse, dans l'ordre naturel, des secours, des bienfaits et des excitations de Dieu. L'ordre même de la nature est disposé pour mener à la vie éternelle, dit saint Thomas. Les appels surnaturels se mêlent aux impulsions naturelles et la grâce est continuellement oiïerte à tous. Un germe intime et secret se mêle imperceptiblement avec la raison et prépare l'homme à passer peu à peu de la raison à la foi. C'est comme une semence de la loi éternelle qui est déposée en nous, de sorte que ceux-là même que l'Évangile et les prédications n'atteignent pas par le dehors, ceux-là le Christ les provoque et les sollicite au dedans. <( Et quiconque, selon la parole si remarquable de Thomassin, pratique la vertu comme étant la vertu,
1. Connaissance de Dieu, t. II, p. 303. — Qui ne se rappelle l'intensité de sentiment et l'accent pénétrant avec lesquels Lamennais a traduit un contraste analogue? « Le soleil est beau, sa lumière est douce; le petit oiseau, l'insecte, la plante, la nature entière a retrouvé la vie, et s'en imprègne et s'en abreuve, et je soupire, parce que cette vie n'est pas venue jusqu'à moi, parce que le soleil ne s'est pas levé sur la région des âmes, qu'elle est demeurée obscure et froide. Lorsque des flots de lumière et des torrents de feu inondent un autre monde, le mien reste noir et glacé. •
étincelle divine, émanation de la loi éternelle, et non comme une vaine fleur de gloire humaine, celui-là pratique Jésus-Christ, celui-là est chrétien. De même, quand un homme quelconque va trouver sa raison, la soumet à l'éternelle raison, et soumet à l'une et à l'autre son corps, cet homme devient participant du Christ. » Croire, c'est donc monter librement vers la vérité substantielle ; c'est entrer en possession des principes du bien qu'on espère ; c'est en même temps vivre d'une vérité supérieure, manifestation plus haute et plus directe de Dieu ; c'est, pour tout dire d'un mot, porter Dieu en soi, le réaliser dans sa vie et véritablement vivre de Dieu.
N'est-ce point le mot de l'Évangile : « La ^de éternelle consiste à vous connaître, vous, mon Père, et Celui que vous avez envoyé? »
Ainsi, la foi surnatureue est en même temps un acte raisonnable, et le principe d'un progrès transcendant, une sorte de lien entre les deux mondes naturel et surnaturel et la dernière démarche de la raison. Par suite, il n'y a d'autre philosophie salutaire que celle qui est l'effort vers la sagesse totale, la poursuite de la lumière dans l'un et l'autre degré de l'intelligible divin *.
Sans doute, l'âme a la redoutable faculté de rejeter le germe lumineux qui lui est offert, comme elle a celle d'étoulfer sa raison. Si, abusant de sa liberté, elle résiste à Dieu, elle est malheureuse; car elle ne peut avoir son plein repos que dans la sphère supérieure qu'elle se ferme volontairement. Si elle coopère au mouvement d'ascension qui l'emporte vers de plus hautes régions, elle atteint la substance du vrai et sent sourdre en elle un commencement de vie éternelle.
1. C'était également la pensée de Guizot. « Je fais bon marché du philosophique pur, • lui disait le P. Gratry, empruntant le mot deBossuet. « Je suis absolument de votre avis sur ce point, lui répondait Guizot, et ceux qui veulent maintenir la philosophie séparée se trompent absolument. C'est l'erreur radicale de M. Cousin et de toute son école. •
(Lettre inédite à Montalembert, 1854.)
Imaginations et chimères! répondent les rationalistes. Nous ne sentons rien de pareil en nous. Nous souhaitons sans doute d'arriver à l'essence du vrai, mais nous nous en savons incapables. Le bon sens le dit assez haut. Passer outre à sa voix, témoigne d'un élan généreux sans doute, mais aveugle. « Ne pas désespérer de la philosophie est la dernière illusion des grandes âmes ; » mais.^ c'est une illusion.
Est-il possible, répond le P. Gratry, que le plus grand des faits de l'âme, un fait incontestable et incontesté, n'ait ni signification ni portée? Est-il possible que le désir d'atteindre la source première de la vérité soit un leurre et une tromperie? Non, ce n'est pas possible. Les tendances aboutissent et ne peuvent pas ne pas aboutir. Comment en douterais-je? Toute l'histoire de ma vie n'en témoigne-t-elle pas?
a II fut un temps où, dans un monde obscur, mes yeux ne voyaient pas, mais se formaient pour voir; dans ce monde clos, mes poumons ne respiraient pas, mais se formaient pour respirer; mes membres, dans ce monde immobile, ne pouvaientremuer, mais s'articulaient peu à peu pour arriver au mouvement; dans ce monde implicite, inconscient, mon cerveau ne pouvait penser, mais se développait pour la pensée. Tout cela, c'étaient des tendances. Toutes ces tendances ont abouti. Toutes celles qui restent aboutiront.
« Aujourd'hui, mes regards et mes aspirations, mes mouvements, mes pensées, tout cela n'est-ce point encore un faisceau de tendances? Ma frêle pensée, pauvre chercheuse, inquiète et dispersée, tend à se rassembler, et à se posséder et à posséder son objet. Pourquoi donc cette tendance n'aboutirait-elle pas? La soif de la justice, n'estce pas une tendance aussi? Pourquoi donc serait-elle frustrée? L'amour, le désir, l'espérance, toute la vie de mon cœur, n'est-ce pas la tendance essentielle démon être? Comment n'aboutirait-elle pas?
« Mon corps en germe, dans une première vie courte, avant de parvenir au jour, a déployé jusqu'à maturité les tendances de sa vie. Les tendances de cette vie primitive ont abouti à ma vie en ce monde. Dans cette seconde vie, courte aussi, car elle n'est que préparation, mon âme doit déployer jusqu'à maturité les tendances de sa vie. Et ces tendances aboutiront. Alors la tendance à la vérité entrera dans la vérité; la tendance à l'amour entrera dans l'amour.
(( Mon corps s'est déployé pour porter l'âme. Que mon âme se déploie pour porter Dieu. Les trois mondes se portent l'un l'autre et se déploient successivement. La terre est le marchepied. L'àraes'en sert pour monter à Dieu. Dieu, monde éternel, infini, attire à lui les mondes finis pour leur donner la vie. Dieu est la source des tendances et il en est aussi la fin...
« Tout ce que la pensée conçoit, tout ce que le cœur veut et cherche sera trouvé. Tout ce que Ton espère, si l'on y croit, si Ton y tend, sera donné. Tout ce que la nature, l'instinct, l'effort, le travail, la prière, tout ce que la religion, l'élan vers Dieu, vers la vérité, la justice, la beauté, le bonheur, tout ce que ces forces prophétiques liguées ne cessent d'attendre et de chercher, tout cela nous sera très certainement donné. La prière a raison de dire : Que votre règne arrive. Ce règne arrive, puisqu'on y tend *. »
Il commence dès ce monde, si vous le voulez. Toute âme en état de grâce possède le don d'intelligence, dit saint Thomas. Est-ce uneaffirmationjustifiéeouune vaine parole? Le P. Gratry, fidèle à sa méthode expérimentale, invite les penseurs séparés à se recueillir devant Dieu, à se rappeler tous leurs souvenirs, à se demander s'ils n'ont jamais été sollicités ou éclairés, de loin en loin, par une autre lumière, bien différente de leur lumière habituelle, humaine et naturelle? « Par exemple, il y a un âge dans la vie, avant les ruines et les dévastations d'esprit et de cœur qu'apporte d'ordinaire l'explosion delà puberté, il y a un âge d'angéUque innocence, d'énergique et simple droiture, d'impHcite clairvoyance, où se réalise, pour beaucoup d'hommes, quelque chose de ce que nous apprend l'Evangile au sujet du Sauveur enfant : « L'enfant croissait en grâce et en sagesse devant Dieu et devant les hommes, » et il instruisait les docteurs. N'avons-nous jamais, à douze ans, entrevu quelque éclair de cette lumière de g-râce et de divine sagesse ? N'avions-nous point alors sur la vertu, sur la justice, sur la vérité, sur la pureté virginale, sur l'elfrayante laideur des moindres fautes, sur le respect et sur l'amour des hommes, sur la compassion pour les pauvres, sur le devoir de poursuivre tout mal, sur la force que donne le droit, sur la