Logique, t. II, p
et à celles qui l'élèvent et la transforment, décèlent un don rare d'observation et une pénétration psychologique des plus remarquables.
Voilà donc le P. Gratry parvenu aux premiers résultats qu'il espérait, et par le chemin qu'il s'était tracé. L'àme^ sous l'impulsion du sens divin, arrive à connaître Dieu par le procédé d'induction, et par la vertu de foi, elle s'élève au second degré de l'intelligible, en attendant la pleine possession de la souveraine vérité dans la vie future.
Si cette démonstration présentée, précisée, et éclairée d'un jour de plus en plus intense dans la Connaissance de Dieu, dans la Logique, dans la Connaissance de Vâme, n'est point nouvelle, elle n'en est que plus forte, que plus triomphante, puisqu'elle est celle de la tradition religieuse et philosophique tout entière,
Et voilà, du même coup, l'édifice de la philosophie replacé sur ses vraies bases, qui sont à la fois les données de la raison et celles de la révélation. Ainsi conçu, il dresse son dôme imposant et harmonieux jusque dans la seconde région de l'iatelligible. A l'encontre desfidéistes, la raison a recouvré son autorité ; et ses conquêtes entrent, pour ainsi dire, dans les éléments de la religion. Mais, d'autre part, elle déchoit justement de cette omnipotence exclusive que lui attribuaient les rationalistes. Impuissante à résoudre par ses seuls moyens le problème de la destinée humaine, à passer de la notion extrinsèque à la notion "intrinsèque de Dieu, à conduire l'esprit jusqu'à l'essence du vrai, elle a besoin d'un secours surnaturel venant de la croyance. Grâce à cette lumière supérieure, elle peut aller d'abord jusqu'au bout de ses forces, et pénétrer ensuite dans l'inconnaissable. Ainsi, la méthode du P. Gratry se justifie dans son application; elle fait honneur à la fois au moraliste et au métaphysicien.
Elle révèle aussi l'âme d'un apologiste et d'un apôtre. Emportée par le mouvement de la dialectique, une nature si généreuse et si vibrante n'arrive pas au terme de son ascension qui est la vérité et la beauté suprêmes, le Dieu vivant, sans une émotion profonde. Au sortir des longs et nécessaires raisonnements, au sortir de ce défilé presque interminable de témoins faisant chacun, avec la note qui lui est propre , une déposition presque semblable, — avant même que le côté moral de la théorie ait reçu son développement, — c'est merveille de voir le P. Gratry prendre son essor dans l'azur, monter comme à tire-d'ailes, tressaillir enfin au contact de l'Infini et de l'Être parfait. Au spectacle des sollicitudes et des tendresses providentielles dont est enveloppée la pauvre créature humaine, un nom s'échappe de ses lèvres, nom touchant, ineflable : le Père céleste ! En même temps, jaillit du fond de son âme un cri d'amour, un hymne de reconnaissance et d'enthousiasme, qui rappelle un des plus beaux mouvements d'éloquence du P. de Ravignan. L'accent en est si vrai et si pathétique, qu'il remue jusqu'aux fibres les plus délicates du cœur.
Qu'on lise plutôt la page suivante. Elle délassera de la sécheresse inévitable de notre analyse :
« Avant que je ne fusse et que le premier homme ne fût Dieu a construit ce globe dont la matière a été un nuage. Il en a fait un rocher, travaillé dans le feu; il a refroidi cette lave brûlante, a revêtu le rocher d'eau, et l'a mis à portée du soleil. 11 a tracé, sur l'Océan qui couvrait tout, le plan d'un palais et d'un jardin, et il a fait sortir le palais et le jardin du fond des eaux. Puis, sur le sol aride du jardin, il a répandu cette terre féconde qui vient des plantes ; et il lui a ordonné de produire les plantes. La demeure était magnifiquement ornée et richement pourvue de fruits et d'aliments; il y avait d'ailleurs, partout déposés sous le sol, des instruments, et, au besoin des armes et des trésors. Dieu y créa une autre merveille, des serviteurs animés, des forces dociles : les animaux.
« Et le plan de toute cette demeure, aux yeux de la science qui sait voir, est manifestement un plan tracé par une intelligente bonté pour l'éducation d'une race d'hommes.
« Quant tout fut prêt, il y eut un jour semblable au jour présent, et mesuré par le même soleil, jour dont la date est certaine, quoique
inconnue, il y eut un lieu où Tliomme qui, l'heure d'avant, n'était pas sur la terre, y fut placé.
« Au milieu de ce monde muet et inintelligent paraît subitement un être, qui se tient debout, qui parle, qui pense, et qui, parlant à rinvisible, lui dit : Mon Père!
« Tout cela est ainsi : nous le voyons de nos yeux.
« Mais qui fut la nourrice et la mère de cet homme naissant? Qui a fait marcher et parler le premier homme? Il n'y a pas de choix : c'est Dieu.
« Dieu, comme ce roi poétique dont parle Virgile, qui portait son enfant dans ses bras,
Ipse sinu prx se portans,
et qui, pour passer un torrent, l'attachait à sa lance, Dieu, créateur et roi du monde, dans ce moment de transition des choses, portait aussi lui-même son enfant dans ses bras, et le tenait attaché à son sceptre.
« Malheur à qui penserait sans émotion et sans adoration à ce moment unique et merveilleux de l'histoire, à ce jour de naissance du genre humain !
« Il s'agit bien ici de Providence, mot trop abstrait encore et trop froid pour exprimer ce que j'ai sous les yeux! Il y a ici mon père et ma mère bien-aimés! Il y a ici les bras et la sagesse d'un père, le cœur et le sein d'une mère, père et mère éternels, qui sont Dieu.
« Je croirais que ce Père, qui m'a créé de rien, qui m'a déposé sur cette terre, qui entretient ma vie, qui me donne la pensée et l'amour, ne veille plus sur moi! Non, je crois, et je vois, ce que, grâce à Dieu, l'on apprend aux enfants parmi nous, et ce que les plus petits enfants croient et comprennent : je crois et je comprends et ne puis pas ne pas comprendre que son regard est constamment sur moi, qu'il voit mes plus secrètes pensées, connaît tous les mouvements de mon cœur, que, dans chacun des battements de ce cœur, lui-même me provoque à l'aimer, et que, toujours présent et assidu, il travaille à mon éducation céleste, jusque dans le détail des moindres mouvements de ma vie.
« Je crois, je comprends, et ne puis pas ne pas comprendre qu'il en est ainsi de chaque homme et du genre humain tout entier... Dieu concourt aux événements comme il concourt à nos pensées et à nos mouvements; il a un but en traçant le plan de l'histoire, tout aussi bien qu'en traçant le cours de l'année. Le but du plan visible de l'année est une moisson : le but de l'histoire des siècles n'est-il pas aussi une moisson?
« Pourquoi les siècles marchent-ils, si ce n'est pour mûrir la moisson dont parle l'Évangile, et pour préparer le travail des moissonneurs que le Père de famille enverra?...
« J'avoue qu'il y a une ombre dans le tableau, et comme une cou-
tinuelle contradiction qui jette beaucoup d'âmes dans le doute. Cette ombre, cette contradiction, c'est la mort. La mort empoisonne tout et détruit tout; la mort tient en échec tout le reste et anéantit tous les dons de Dieu. Où est alors la providence? Où est le Père? Car par la mort son œuvre est nulle.
« Oui, si la mort est le néant. Mais si elle est l'immortalité, comme l'affirme la vie que nous portons en nous,... elle est le trait qui explique tout et qui justifie tout, elle devient la lumière qui transfigure l'ensemble, et lui donne un sens éternel *. »
Ne croirait-on pas entendre le saint Augustin des Commentaires sur saint Jean et celui de la Cité de Dieu? C'est la même éloquence et la même poésie, jaillissant à larges flots de l'àme d'un philosophe et d'un apôtre. Page émouvante, s'il en fut, qu'on ne peut lire sans que les yeux se mouillent de larmes ; page visiblement inspirée par ce sens divin, si magnifiquement décrit, qui emporte l'âme bien au delà des choses visibles, bien audessus des froides vérités métaphysiques, jusque dans l'Infini, et la jette palpitante, attendrie et ravie, aux pieds du Père céleste. Admirable couronnement de la doctrine! On dirait une de ces flèches aériennes qui surmontent les cathédrales gothiques, qui s'élancent à perte de vue vers le ciel et dont la pointe va s'enfonçant dans les profondeurs de l'azur.
l. Connaissame de Dieu, t. II, p. 129-132. Cf. Philosophie du Creao p. 40^3.