CHAPITRE XIII
m. — L ASCENSION DE L AME VERS LE SOUVERAIN BIEN PAR l'amour
Le procédé dialectique, si admirable en métaphysique, n'est pas moins fécond en morale. Il est naturel que le cœur suive la même voie que l'intelligence, puisqu'il est un des éléments constitutifs, et le principal, du sens divin. Les deux forces n'en font qu'une, marchent d'accord, travaillent et s'exaltent vers Dieu du même élan. C'est la thèse chère à tous les mystiques. Le P. Gratry y a fait déjà souvent allusion; il l'établit expressément dans sa Logique (liv. V, ch. m), et dans le deuxième volume de la Connaissance de l'âme (ch. i à v).
L'intelligence s'élève, nous l'avons vu, par un mouvement continu, du particulier à l'universel, des faits aux lois et des lois à la cause première, à Dieu. Les données sensibles ou rationnelles ne lui sont qu'un point d'appui pour prendre son essor et commencer son ascension jusqu'à l'infini. Si, au lieu de monter sous l'impulsion du sens divin, elle s'arrête en route, si elle se fixe aux objets de la nature ou aux vérités particulières comme à son dernier terme, elle se condamne à végéter dans cette région moyenne. Dispersée dans le détail des connaissances, rivée, pour ainsi dire, aux anneaux inférieurs de la chaîne des conséquences, elle n'arrive ni aux principes, ni aux lois, ni à la science, ni à Dieu. Sortir de
l'élément mobile qui est son point de départ, effacer successivement les limites, outrepasser les phénomènes accidentels et les choses périssables pour atteindre l'idée essentielle et éternelle, telle est la condition de son évolution et de son repos final.
Mais l'intelhgence ne s'élève à la vérité que dans la mesure où la volonté s'élève au bien. Les deux mouvements sont parallèles. Il suit de là que la méthode est la même en morale et en métaphysique. C'est avec une satisfaction visible que le P. Gratry laisse le côté abstrait de sa thèse pour n'en plus considérer que l'aspect pratique et vivant. « Je ne veux plus, s'écrie-t-il avec Malebranche, m'occuper que de morale et de religion. »
Après la dialectique, l'amour.
Toute la loi et toute la morale se résument dans l'amour, amour de Dieu et amour des hommes. Or, l'obstacle à l'amour, c'est l'égoïsme, poussé jusqu'au mépris d'autrui, de l'ordre et de la justice, c'est-à-dire jusqu'au mépris de nos semblables et de Dieu. « Il faut donc sacrifier ce moi qui s'élève, qui se place d'abord avant tout, qui est excessif, monstrueux, qui se croit plus grand que le monde, qui se préfère à toute l'humanité, qui se préfère à Dieu. » Platon n'a-t-il pas écrit cette parole étonnante : « La véritable méthode morale, c'est la mort? » Oui, méthode à la fois naturelle et surnaturelle de purifier la volonté.
« Par sa pente innée, en effet, l'àme se divise en deux foyers mauvais, dont l'un peut s'appeler l'abus de la lumière, l'orgueil; l'autre l'abus du feu, la sensualité. Cette double force de décomposition morale et intellectuelle est, sur cette terre, le principe du désordre, de la douleur, de la moi!; et de l'avortement de tous les di^^ns germes que l'âme de l'homme pourrait développer. » Voyez plutôt : une petite place est assignée à chacun de nous dans l'ensemble des êtres. Au lieu de s'y résigner, au lieu de respecter les liens qui nous rattachent au corps entier, au lieu de conformer notre volonté particulière à la volonté universelle qui gouverne le
2'i2 LE PERE GRATRY.
monde, on se fait centre et on rapporte tout à soi. Alors tout l'ordre se renverse. Un ilanibeau devient plus grand qu'une étoile, selon le mot de Malcbranche. Chaque esprit, parvenu à la maturité virile, se regarde comme un soleil en comparaison duquel les autres esprits ne sont que des astres pâles. La raison commune, la tradition, l'autorité des plus puissants génies ne comptent plus à ses yeux. Il s'isole des autres hommes et de Dieu et s'écrie, en se regardant : « La lumière, c'est moi ! » Telle est la perversité de l'orgueil.
Qui dira celle de la sensualité et ses ravages chez l'immense majorité des hommes? Combien en est-il qui, sous l'empire d'une passion et à certaines heures de fièvre furieuse, ne soient capables d'accepter la destruction de l'univers pour satisfaire leur concupiscence? Il y a plus. Combien pousseront l'aveuglement et la folie jusqu'à préférer la joie présente, partielle, passagère et honteuse, à la joie durable, à la vie même, à tout un avenir d'honneur et de bonheur! Chez le plus grand nombre, le vice « dévore les ressources de l'amour élevé^ les poésies de l'adolescence prêtes à éclore, les enthousiasmes de la jeunesse, le sens de l'infini, les forces futures de la raison virile et la sagesse promise à l'automne de la vie. iMais, de toutes les forces détruites par ce suicide égoïstique, qui ne sait que l'amour, l'amitié, la charité et la piété sont les premières anéanties et que les hommes ne sont pas plus isolés par l'orgueil que par la sensualité i? »
Il faut donc écarter ce double obstacle et rentrer dans l'ordre par le sacrifice. Au lieu de se fixer dans les créatures comme dans sa lin dernière, que l'àme apprenne à s'en détacher et à monter plus haut. Toutes les créatures nous parlent de vérité et de bonheur sans doute,