Id. Ibid., p
Mais ce renoncement au monde, à. soi-même, n'est-il pas inhumain, chimérique et impraticable ? Ne dépasset-il pas les forces de notre être? Entrer dans cette voie, n'est-ce point se préparer des mécomptes et s'exposer à d'inévitables revirements?
Il faut bien nous entendre d'abord sur ce qui nous est demandé. Poussée à outrance, en etiet, cette doctrine du sacrifice, si vraie, si profonde et si féconde, pourrait aboutir, si l'on n'y prenait garde : en philosophie, à la morale stoïcienne, qui mutile la nature, retranche indiscrètement les passions, au lieu de les refréner et de les diriger; en religion, aux rigueurs excessives du jansénisme ou à la piété sombre, desséchante, antisociale de certains auteurs ascétiques et de quelques prédicateurs catholiques. Mal comprise, elle a été et elle peut être dangereuse et malfaisante. En ne présentant que la « face hideuse » et tirée au noir de l'Évangile, elle repousse l'homme, au lieu de l'attirer. Ainsi déformé, le christianisme apparaît, selon le mot de Montaigne, « sous une image sotte et triste, menaceuse et ruineuse, placée sur un rocher à l'écart, emmi des ronces, fantôme à étonner les gens ». Le prêtre, trop isolé du peuple sous prétexte de je ne sais quelle perfection mal entendue, court risque de devenir un être à part, étrange, suspect et antipathique, sorte de rabat-joie et de funèbre messager de la mort. Égarés par cet esprit, certains dévots s'imaginent qu'on ne peut servir Dieu que par une vie chagrine et gémissante, ennuyée et ennuyeuse pour les autres ; à force d'étroitesse et de misanthropie, ils se dépriment eux-mêmes et font de leur religion un objet d'effroi ou de dégoût pour les braves gens. C'est ce qui faisait dire à Rousseau qu'une société de vrais chrétiens serait une chose impossible.
Le P. Gratry a-t-il donné dans ces excès? A-t-il mé-
24G LE PÈRE GRÂTRY.
connu la merveilleuse libéralité avec laquelle le Créateur a environné l'homme, même déchu, des splendeurs, des grâces et des charmes de la nature, avec laquelle il lui a ouvert mille sources de jouissances légitimes? Non assurément. Aussi a-t-il tenu à bien préciser la portée et les limites de sa doctrine. Sacrifier n'est pas détruire; c'est, au contraire, libérer, réparer, développer, transformer l'être en Dieu. « Renoncer au monde et aux sens, ce n'est pas supprimer son corps, ni les sens, ni leurs relations : c'est ne plus mettre dans le corps et dans le monde des corps le centre de sa vie, de son bonheur et de son amour. Renoncer à soi-même, c'est ne plus poser son cœur en soi seul, mais aussi en autrui, « autrui, prochain ou Dieu, » disait saint Augustin. Sacrifier l'orgueil, c'est ne plus se prendre soi-même comme principe, comme centre, comme fin de son bonheur, de sa vie et de son amour. Certes, ce double sacrifice est aussi juste et raisonnable qu'il est manifestement nécessaire i. »
Voilà des principes indiscutables : tous les hommes sensés en tomberont d'accord. Point n'est besoin d'être mystique pour les admettre.
Et cependant, limité à cette mesure si sage, si pleinement justifiée, le sacrifice est encore au-dessus de nos forces naturelles. L'attrait de la jouissance est tel qu'il nous entraîne malgré nous. Nous manquons visiblement d'équilibre, et, tout en blâmant le mal et le désordre, nous y inclinons d'instinct et finissons par y tomber. La sagesse païenne constate cette contradiction aussi nettement que la sagesse chrétienne :
Video meliora, proboque, Détériora sequor,
« Je vois le bien, je l'aime, et je fais le nuil », disait Ovide 2.