‹ Le pere Gratry, 1805-1872Chapitre 136 sur 263 · Métamorphoses, livr. VII, au début · texte numérisé non relu

Métamorphoses, livr. VII, au début

C'est ici qu'une intervention surnaturelle est nécessaire, analogue à celle qui, dans l'ordre de la connaissance, a élevé l'intelligence du premier au second degré de l'intelligible. L'homme a le désir naturel d'atteindre la source première de la vérité. Mais un abîme, l'abîme de l'inconnaissable , l'en sépare. Dieu, pris de pitié, franchit cet espace, et, par la révélation, communique à sa créature quelque rayon de sa lumière. La même merveille s'accomplit dans l'ordre moral. Notre élan vers rinfini est paralysé par l'infirmité et les défaillances de notre volonté. « Je me sens une chose imparfaite, incomplète, dépendante d'autrui, qui tend et qui aspire sans cesse vers quelque chose de meilleur et de plus parfait, » disait Descartes. N'est-ce point l'état universel des hommes ? Or, après de vains efforts, nous retombons sur nous-mêmes, et au-dessous de nous-mêmes. Voilà pourquoi toute créature gémit, comme dans l'enfantement, dit saint Paul, attendant la manifestation des enfants de Dieu.

Qui expliquera la contradiction dont nous souffrons ? Qui apaisera ce conflit intérieur qui nous fatigue et nous use ? Qui nous relèvera ? Qui nous emportera vers les sommets de la beauté, de la sagesse, de la gloire infinie auxquels nous aspirons ?

L'école rationaliste s'est posé le problème avec angoisse. Pour le résoudre, elle a fouillé les entrailles du sol, interrogé les monuments du passé, déchiffré, pour ainsi dire, les archives de notre globe. Ces documents attestent, à n'en pas douter, une succession de créations de plus en plus parfaites qui s'échelonnent et ne cessent de monter vers un terme mystérieux. Végétaux immenses, monstrueux reptiles, quadrupèdes informes, grossièrement organisés, espèces animales plus fines, telles sont les étapes continues de ce mouvement progressif. Enfin, apparaît l'homme, qui semble n'être qu'un

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essai de la part du Créateur, « un anneau dans cette chaîne de créations de moins en moins imparfaites, une méchante épreuve d'un type inconnu, tirée à son tour pour être déchirée à son tour. Pourquoi le jour ne viendrait-il pas où notre race sera efiacée, et où nos ossements déterrés ne sembleront aux espèces vivantes que des ébauches grossières d'une nature qui s'essaye^ »?

Ainsi, l'homme trompé dans ses aspirations et ses espérances, condamné à des souffrances inutiles, et Dieu réduit au rôle « d'ouvrier malhabile », qui tâtonne d'essais en essais pour se faire la main et se perfectionner, telle est la triste et désespérante solution que nous propose la philosophie séparée!

Combien lumineuse et consolante, en comparaison, est la doctrine chrétienne dont le P. Gratry s'est fait l'interprète! Lui aussi a feuilleté Thistoire de notre globe^ étudié ses révolutions et les créations progressives qui se succèdent depuis l'origine. Il en a tracé un tableau émouvant; il en a donné le sens sublime, et, ici, la poésie n'est que la splendeur de la vérité :

« Nous voyons de nos yeux, la science contemple, au ciel, des flocons de neige sidérale, germes des mondes, monter de degrés en degrés vers la forme d'un monde habitable.

« En tous cas, notre terre a monté ainsi. Elle est sortie du nuage primitif; elle est sortie du feu, de l'eau ; pour offrir une base ferme à la vie.

« Il n'y avait alors que la matière inerte, et il fallait l'intervention nouvelle de la toute-puissance créatrice pour déposer, sur l'aride rocher, le premier germe végétal.

« Qu'était cette création nouvelle? Qu'était le règne végétal? C'était une seconde nature, superposée à la nature première, prenant un corps dans la matière inerte, et s'enveloppant dans l'ancienne création. Une herbe, une fleur, un chêne, tous les êtres vivants de cet ordre sont une nature nouvelle dans l'ancienne, et deux natures en un.

« -Mors la création vivait, mais immobile et insensible. Dieu l'élève encore d'un degré. Il envoie à la terre un don nouveau, la race des êtres capables de se mouvoir et de sentir. Quelle merveille! Il

1. JouFFRoy, Mélanges philosophiqties, t. I, Du problème ite la destinée humaine.

enveloppe aussi ces germes nouveaux et leur donne corps dans la création précédente. Ces êtres portent un corps terrestre, minéral, et une vie végétale, qui pénètre et domine la vie nouvelle, la vie sensible, mobile et animée. Chacun de ces êtres nouveaux renferme aussi, dans son unité, deux natures, l'animale et la végétale, cette dernière impliquant elle-même la nature minérale,

« Mais la nature doit monter plus haut.

« Par un dernier élan de la création, Dieu, renfermant dans le corps humain toutes les créations précédentes, et tous les degrés de la vie, Dieu unit tout le monde inférieur et muet à l'être nouveau, capable, comme Dieu, de liberté, de connaissance, de parole et d'amour. Et la nature humaine, image de Dieu, prend corps au sein de la création précédente et pénètre tout ce qui est d'une vie absolument nouvelle.

« Corps animal, âme raisonnable et libre, deux natures en un seul, c'est l'homme.

« Voilà le sommet de la création. La création ne va pas au delà de l'intelligence et de l'amour.

« Au-dessus il n'y a plus que Dieu.

« Or, Dieu a voulu élever la création jusqu'à lui-même. Il lui a dit : Montez maintenant jusqu'à moi. Montez à Dieu.

« En ce moment suprême, dont l'heure était fixée par lui dans le temps, comme il avait fixé, dans l'espace et le temps, l'heure et le lieu de la venue du premier homme, — en ce moment, Dieu prend en main la création entière, c'est-à-dire l'homme, et par l'homme tout le reste; et, comme il avait uni d'abord le minéral inerte à la force végétatrice, puis cette nature vivante, mais immobile et insensible, aux serviteurs animés de l'homme; puis, cette nature animée, mais muette, esclave, aveugle, à l'homme intelligent et libre : ainsi, Dieu, par une surnaturelle merveille, prend l'homme et l'unit à luimême pour terminer le cercle, dit saint Thomas d'Aquin, et ramener à lui ce qui venait de lui. Dieu prend notre nature finie, l'unit à l'infini, malgré l'abîme des deux natures. Un être nouveau, visible sur la terre, porte, dans l'unité de sa personne, deux natures que sépare l'infini, la divine et l'humaine, et cet être se nomme Dieu avec nous, V Homme- Dieu. Et sa personne est Dieu, comme l'homme est homme '. »

Ainsi, Dieu n'a pas voulu que l'homme lui dit éternellement : « Père, j'essaie toujours de monter et je n'arrive jamais. Il y a toujours l'infini entre nous. » Il est descendu, et non seulement il est descendu, mais il a greflfé en notre âme le germe d'une vie nouvelle et supérieure,

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