‹ Le pere Gratry, 1805-1872Chapitre 137 sur 263 · Philosophie du Credo, p · texte numérisé non relu

Philosophie du Credo, p

un principe do rajeunissement et de transformation. Ce principe développe en nous des vertus que nous n'avions pas, nous rend capables d'un essor continu et triomphant vers le souverain Bien. L'action de la sève régénératrice se fait sentir jusque dans notre corps, que pénètre peu à peu un ferment divin de résurrection et d'immortalité.

Ainsi s'achève et se consomme par l'union de l'homme avec Dieu un admirable mystère, le mouvement d'ascension de la création entière vers le Créateur. L'Homme- Dieu est le père d'une race nouvelle, qu'il associe à sa vie divine et qu'il emporte avec lui vers les sommets de plus en plus lumineux en lui disant : « Je monte vers mon Père et votre Père, vers mon Dieu et votre Dieu. »

Tels sont les progrès, telle est la transformation finale opérée parle sacrifice. Ainsi, le sacrifice est, dans l'ordre moral, ce qu'est la dialectique dans l'ordre de la connaissance.

Doctrine sublime et bel idéal sans doute. Mais n'est-ce point un rêve, ou une brillante envolée poétique? Ou bien ne serait-ce pas une théorie hasardeuse, un système nouveau, fruit d'une riche imagination s'exerçant à la fois sur les données scientifiques et théologiques? N'avons-nous pas même quitté le domaine de la philosophie pour entrer dans celui de la théologie pure?

Et d'abord, ces idées ne sont pas miennes, répondra le P. Gratry, non plus que mon exposé du procédé dialectique. On en retrouve les germes dans les traditions primitives du genre humain. Elles ont pris corps dans la doctrine chrétienne et sont consacrées depuis dix-huit siècles par l'autorité des plus grands génies.

Saint Augustin, le premier des Pères de l'Église, saint Thomas d'Aquin, le grand docteur du moyen âge, les commentent avec éclat. Avant eux, saint Athanase et saint Cyrille les ont prêchées. Thomassin, qui résume au

XVII* siècle l'enseignement de tout le passé, dresse en leur honneur un véritable monument.

D'autre part, tous les mystiques, depuis Plotin jusqu'à saint Paul, saint Augustin, saint Bonaventure, sainte Thérèse et saint François de Sales, nous invitent à monter vers Dieu, par toutes nos facultés à la fois, à faire du cœur le grand ressort d'où vient l'impulsion la plus puissante et la plus efficace vers les sommets , et ils sont d'accord pour placer le terme des aspirations humaines dans l'union avec Dieu.

Il en est sans doute qui se sont trompés sur le caractère de cette union, en la présentant comme une absorption de la conscience individuelle dans l'Être absolu, comme l'anéantissement de la liberté et l'abandon total de la personnalité.

Les autres, ceux que l'Eglise avoue et recommande comme les guides siirs, n'y voient qu'une transformation de l'âme dans la lumière et dans l'amour. Se sentant nés pour l'infini, pénétrés jusqu'en leur fond du mystère de l'amour gratuit de Dieu pour les hommes, ils souffrent ici-bas et de la conscience de leurs misères et des nobles tristesses de l'exil. De là, chez eux, un double mouvement. L'un les porte à chercher avec admiration dans les beautés de la nature les traces de Celui après lequel ils soupirent et qui reste in\dsible derrière le voile; ils ne s'arrêtent pas à ces vestiges, mais ils s'en servent comme d'une série d'échelons superposés pour monter de plus en plus haut. L'autre les pousse à rompre toute attache propre à entraver leur élan, à écarter les obstacles qui les arrêtent, à conformer leur volonté à la volonté de Celui qu'ils aiment, à se donner enfin totalement par le dévouement et la charité.

En cet état de pureté et d'amour, des âmes simples et peu cultivées s'élèvent à une merveilleuse intuition des secrets divins. Elles entrent dans la voie illuminative ; sans contention d'esprit, sans raisonnement, elles pénètrent par la contemplation jusque dans la région des clartés inaccessibles à l'intelligence et intraduisibles à

aucune langue humaine. A certaines heures, le voile des choses se déchire, et quelque chose de la gloire de Dieu apparaît à la créature éblouie. Comme enivrée de cette lumière, elle se sent transportée d'une ardeur qu'elle ne se connaissait pas et qui la rend capable du martyre. C'est l'extase qui ravit saint Paul, saint François d'Assise,, sainte Thérèse, comme le général de Sonis dans la nuit sanglante de Patay, extase qui leur arrache à tous le même cri, résumé par le mot de saint Paul : « L'œil de l'homme n'a point vu, son oreille n'a point entendu et son cœur ne peut soupçonner ce que Dieu réserve à ses^ élus! »

Songes et hallucinations que tout cela! clament de parti pris les rationalistes. — Nier les faits ne suffit pas à les détruire. Ces faits sont scientifiquement constatés, parfois éclatants; ils s'imposent à l'attention du philosophe comme à celle du chrétien. S'ils surprennent et déroutent les savants, s'ils échappent à l'analyse rationnelle, c'est précisément parce qu'ils tiennent à des causes supérieures et qu'ils procèdent directement, non de la volonté humaine, mais de l'action divine.

Des philosophes ont pu se hausser, en dehors du christianisme, jusqu'à cette admirable doctrine morale du progrès continu par l'amour et le sacrifice, et se rencontrer sur ces hauteurs avec les théologiens et les mystiques catholiques. Que veut dire le mot de Socrate : u Philosopher, c'est apprendre à mourir, » si ce n'est qu'il n'y a pas d'autre voie pour arriver à la sagesse et pour monter jusqu'à Dieu, que le sacrifice de l'égoïsme, le renoncement à soi-même, la suppression progressive de l'obstacle et de la limite? Est-ce que Maine de Biran, « le premier métaphysicien de son temps, » au jugement de Cousin, n'a pas abouti, après quarante années de travail et de méditation, à cette conviction fondamentale, qu'il y a en l'homme trois vies et trois ordres de facultés.

vie animale, vie propre de l'homme, vie spirituelle? Or, dit-il, « quand tout serait d'accord et en harmonie entre les facultés sensitives et actives qui le constituent, il y aurait encore une nature supérieure, une troisième vie, qui ne serait pas satisfaite, et ferait sentir qu'il y a un autre bonheur, une autre sagesse, une autre perfection au delà du plus grand bonheur humain, de la plus haute sagesse ou perfection intellectuelle et morale dont l'être humain soit susceptible ^ » Or, cette troisième vie est l'œuvre d'un esprit supérieur à nous, qui nous parle au dedans, qui vivifie et féconde notre âme, quand nous sa- Aons l'appeler et lui préparer, en nous purifiant de l'orgueil et de la sensualité, une demeure digne de lui.

Renan lui-même a eu l'intuition de ces vérités profondes. « Je suis plus convaincu que jamais, écrivait-il, que la vie morale a un but supérieur et qu'elle correspond à un objet. Si la fin de la vie n'était que le bonheur, il n'y aurait aucun motif pour distinguer la destinée de l'homme de celle des êtres inférieurs. Mais, il n'en est point ainsi. La morale n'est pas synonyme de Y art d'être heureux. Or, dès que le sacrifice devient un devoir et un besoin pour l'homme, je ne vois plus de limite à l'horizon qui s'ouvre devant moi. Comme les parfums des lies de la mer Erythrée, qui voguaient sur la surface des mers, et allaient au-devant des vaisseaux, cet instinct divin m'est un augure d'une terre inconnue et un messager de l'infini 2. »

Ainsi le sacrifice, condition de toute grande œuvre icibas, n'est pas un but, mais un moyen, un moyen de progrès, qui nous élève d'échelon en échelon jusqu'à la réalisation de la parole du Christ : « Soyez parfaits, comme votre Père céleste est parfait, » et, par voie de conséquence, « à la vie de plus en plus abondante », à la vie éternelle.

Voilà donc le P. Gratry sur cette question de la mé-

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