Mois de Marie, XI* méditation
nudité de la terre, le silence de plus en plus profond et les symptômes d'une destruction prochaine.
Est-ce la fin de tout? Non, c'est la vie qui se recueille en sa source pour s'épanouir ensuite plus riche et plus belle dans la béatitude sans nuages, dans la plénitude de la lumière et de l'amour. Ainsi le grain de blé ne meurt dans le sol que pour renaître plus brillant sous la forme d'une tige vermeille couronnée d'un épi magnifique.
Mais comment se fait-il que tous les hommes ne sentent pas la noblesse et l'immortelle destinée de leurs âmes? C'est qu'il y a des âmes mortes, c'est-à-dire détachées de Dieu, qui, au lieu de remonter vers leur principe et d'y puiser par leur racine la vie pleine et toujours renouvelée, ne cessent de descendre, de se disperser dans les choses visibles, de s'évanouir dans les sens comme une source dans les sables, de se déprimer peu à peu vers le néant. Elles perdent fatalement et par degrés conscience de leur unité, de leur spiritualité, de leur liberté et de leur immortalité. Le vice étouffe le sens de l'immortalité. La vertu, au contraire, le développe et le mûrit, selon la parole du divin Maitre : La vie éternelle, c'est l'observation des commandements.
Il ne suffit pas au P. Gratry d'avoir établi la certitude de la vie future. S'il y a un lieu de la vie qui passe, il y a aussi un lieu de la vie qui demeure.
Où est cette maison idéale des enfants de Dieu? La religion et la science se taisent. L'imagination du P. Gratry passe outre. Le poète laisse loin derrière lui le philosophe, s'élance à travers la création, interroge les astres, les soleils et les mondes pour leur demander le secret de la question qui le tourmente.
L'Apôtre n'a-t-il pas écrit : « Il y aura de nouveaux cieux et une nouvelle terre. » Que veut dire, de son côté, le grand géographe Ritter, quand il écrit : « La terre, dans ses révolutions perpétuelles, cherche peut-être le lieu de son éternel repos. » Pressentiment prophétique à rapprocher de la mystérieuse prédiction de Herder :
LE PÈRE CRATRY. 17
(( Les fleurs de tous les mondes seront rassemblées dans un même jardin. » Faisons donc appel aux lumières des Livres saints et à celles de la science astronomique. Combinées, elles éclaireront peut-être le fascinant problème du lieu de l'immortalité.
Le P. Gratry essaie d'abord de lire, dans l'univers visible, l'histoire de la vie invisible des âmes et les lois de leurs destinées. A ses yeux, le monde physique est l'image du monde moral. A qui sait en déchiffrer les caractères grandioses, épeler les pages merveilleuses, il offre les enseignements les plus profonds. Les mondes sont éloignés les uns des autres et ne se connaissent pas. Ils sont séparés du centre qui les éclaire, et n'en reçoivent que de faibles et lointains rayons, toujours partiels et passagers. De plus, chaque monde ne possède ses propres richesses, et la totalité de sa lumière possible que peu à peu, par parties, successivement, avec le temps et à travers l'espace. iMême dispersion parmi les âmes, même séparation. « Elles ne se voient un instant que pour passer et se quitter. Elles se saluent, s'embrassent et se séparent i. » Même ignorance réciproque de leur fond intime, même éloignement du centre, même course inquiète, même succession et même morcellement de la lumière. Cet état ne saurait être définitif. Nous sommes faits pour la vie stable, pour la vie totale et rassemblée, pour la communion universelle à la même source indéfectible de lumière et d'amour.
Quelle sera donc la demeure centrale qui réunira toutes ensemble les âmes transformées par le sacrifice et purifiées par l'amour? Sur les ailes de l'imagination, le P. Gratry prend son vol vers les régions célestes pour la découvrir. Que les recherches du hardi explorateur aboutissent ou n'aboutissent pas, il n'importe après tout. Car, jamais voyage n'ouvrit au regard hiiiuain perspectives plus profondes et plus radieuses, ne secoua davantage les facultés admiratrices, ne donna plus sou-