‹ Le pere Gratry, 1805-1872Chapitre 144 sur 263 · V. — CRITIQUE DE LA DOCTRINE · texte numérisé non relu

V. — CRITIQUE DE LA DOCTRINE

Pour embrasser le système philosophique du P. Gratry dans son ensemble, il faudrait y adjoindre ses idées sociales, ses vues en matière d'apologétique et la manière dont il se proposait de rattacher les sciences à la philosophie élargie par le christianisme. Mais ces prolongements doctrinaux ne font point nécessairement partie du corps de la théorie : on peut sans inconvénient les détacher du noyau central pour les étudier séparément.

Il y aurait quelque pédantisme à juger, d'après les principes d'une méthode sévère, le poème de cent cinquante pages consacré à la recherche du lieu de l'immortalité. (( Ce n'est ni de la science, ni de la philosophie, » pourrait-on dire ici sans être taxé de rigueur.

Ce n'est pas davantage de la théologie. •

Ces hypothèses merveilleuses d'une imagination enchanteresse se retrouvent à l'état de germe chez Leibniz. « Combien notre terre est peu de chose par rapport aux choses visibles, écrivait le grand philosophe dans une page splendide, puisqu'elle n'est qu'un appendice de lun d'entre eux. 11 se peut que tous les soleils ne soient habités que par des créatures heureuses... Ne se peut-il pas aussi qu'il y ait un grand espace au delà de la région des étoiles? Que ce soit le ciel empyrée ou non, toujours cet espace immense qui environne toute cette région

pourra être rempli de bonheur et de gloire. // pourra être conçu comme l'Océan, où se rendent les fleuves de tontes les créatures bienheureuses, quand elles seront venues à leur perfection ^. »

Il se peut aussi que le livre étincelant de Jean Reynaud, Te?re et Ciel, paru en 1854, ait excité également l'inquiète rêverie du P. Gratry. « Ce ciel, cet univers qui, dans sa magnificence et son étendue sans bornes, répond si complètement à l'activité divine, ne doit-il pas répondre aussi à l'activité des âmes créées à l'image de leur auteur? Ce ciel, que remplit, à une profondeur insondable, une poussière de soleils, c'est le théâtre sur lequel les âmes, infinies en nombre, parcourent les degrés également infinis de la perfectibilité. » De pareilles idées, exprimées en brillant langage, animées d'une éloquence chaleureuse, devaient avoir quelque prise sur une âme vibrante et profondément impressionnable. Le P. Gratry en avait été frappé, puisqu'il les reprend pour combattre ce qu'elles ont de faux et de dangereux, en particulier la théorie de la migration indéfinie des âmes -. Quoi qu'il en soit, le lyrisme du P. Gratry échappe à la critique. Nul ne saurait dire quelle part de vérité peut comporter cette évocation magique. Tout ce qu'on peut affirmer, c'est que ces jets de lumière, sortes d'éclairs éblouissants à travers l'infini, laissent au cœur une immense et vivante espérance.

Cette longue digression mise à part avec quelques autres développements, tels que la comparaison, imitée de Bossuet, de l'âme avec la Trinité, que le P. Gratry pousse à l'extrême, jusqu'à vouloir éclairer le mystère des trois personnes divines d'après l'analyse des facultés humaines ; tels encore que la comparaison de l'âme avec le corps, où la physiologie prête son concours à la psychologie, où des opinions hasardées côtoient des vues profondes, il reste, à n'en pas douter, un ensemble d'é-

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