‹ Le pere Gratry, 1805-1872Chapitre 145 sur 263 · Cf. Connaissance de l'âme, t. I, Préface, p. xxxix · texte numérisé non relu

Cf. Connaissance de l'âme, t. I, Préface, p. xxxix

léments très dignes d'attention et propres à constituer un système philosophique. Il ne serait pas tout à fait exact de dire que la charpente se dresse sous nos yeux. Toutes les pièces sont travaillées et préparées sans doute, mais elles sont dispersées çà et là, sans attaches suffisantes, ù travers plusieurs ouvrages. Quand on les dégage des multiples redites, des redondances d'expression, des théories accessoires, des effusions pieuses ou poétiques, des adjurations éloquentes, il est aisé de les rapprocher, d'en voir l'adaptation naturelle, de reconstituer le plan et les proportions du monument. On s'aperçoit alors que, depuis le fondement jusqu'au faite, les assises vont s'étageant, conformément à la conception première et d'après la méthode directrice. Le développement est régulier, et, pour ainsi dire, géométrique.

En résumé, l'homme s'élève naturellement à Dieu par le sens divin, principe à la fois lumineux et affectif. L'élément affectif est pratiquement inséparable de l'élément lumineux. Ils se pénètrent et ne font qu'un en vertu de l'unité de leur racine commune, de leur vie intime, de leurs opérations connexes.

Mais théoriquement on peut les distinguer.

Le principe lumineux guide l'àme à travers le monde intelligible, et, par le procédé inductif ou transcendantal, la fait monter des choses sensibles aux choses intelligibles, des choses intelligibles aux vérités nécessaires et des vérités nécessaires jusqu'à Dieu même. Mais ses forces ne lui permettent pas d'aller plus avant. Il s'arrête au seuil du surnaturel, incapable de pénétrer dans le sanctuaire. Et pourtant, la raison a soif déplus de lumière. Alors, la foi intervient et entrouvre devant elle les perspectives lointaines du monde supérieur, quelque chose des profondeurs du Saint des saints, de la vie intime de Dieu, en attendant la vision directe et face à face.

Parallèlement, si je puis dire, le principe aifeclif, cœur et volonté, excité par l'attrait inné du désirable, aspire à le posséder et à jouir do la plénitude du bien. Mais deux obstacles insurmontables, l'orgueil et la sou-

sualité, le gênent, le paralysent et entravent son élan. Ils le maintiennent dans la sphère des biens partiels, passagers, périssables, qui ne sauraient le satisfaire. De là, une soufTranee profonde de l'âme inassouvie, des gémissements, des découragements et des appels vers un libérateur. Dieu entend la plainte de sa créature. La grâce descend du ciel, relève et soutient la pauvre voyageuse, l'aide à se détacher par des sacrifices successifs des liens qui la retiennent captive, l'exalte peu à peu, la transfigure dans l'amour et la fait entrer finalement dans la possession du souverain Bien et de la vie éternelle.

Tel est, il nous semble, le cœur des idées philosophiques du P. Gratry.

Réduites à ces points essentiels, dégagées des considérations accessoires, elles forment un ensemble équilibré, harmonieux, dont les parties se tiennent logiquement. Elles se développent d'après la méthode dont les grandes lignes ont été esquissées au commencement de cette étude : elles s'appuient sur l'autorité des penseurs de tous les temps, et elles prennent par là un caractère foncièrement humain et universel, La lumière de la révélation les complète ensuite et leur donne une portée toute nouvelle et transcendante. De sorte que cette philosophie, pour rappeler une comparaison du P. Gratry lui-même, ressemble au miel de l'abeille. Pour le faire, l'abeille ne puise pas seulement dans le calice des fleurs la sève qui monte de la terre. Elle y puise aussi la rosée qui descend du ciel; et, parla rosée du ciel, ae?H mellis cœlestia dona, il faut entendre avec les poètes « tout cet ensemble venant d'en haut, le soleil, la chaleur, la lumière, l'électricité, l'air vital, et ces larmes rafraîchissantes du recueillement des nuits. Il faut, pour le miel, ces trois choses : rosée du ciel, suc de la terre, travail d'abeille. Il faut de même, pour la vraie science, une base céleste, une base terrestre, et une intelligence capable des deux » i.

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