Une étude sur la sophistique contemporaine, t^.^ÇQ
Telle se présente l'œuvre philosophique du P. Gra-
Ces idées et celles qui s'y rattachent, lesquelles ont pour objet de relier les sciences à la philosophie et la philosophie à la religion, quoique fortement marquées à l'empreinte de leur auteur, ne sont point proprement originales.
Elles n'ont point non plus la prétention de constituer une théorie complète ; car elles ne s'appuient pas sur un système métaphysique. Elles laissent de côté, sans essayer de le résoudre, le problème formidable de l'existence du mal, problème capital de toute philosophie. Si le progrès semble être la loi de l'univers physique, et l'ascension vers le bien la loi du monde moral, comment concilier avec ce principe immanent des choses le spectacle que nous avons sous les yeux : la lutte pour la vie tji^ansformant la terre en champ de carnage, l'écrasement du faible par le fort, les scandales de l'histoire, la justice presque partout violée, le droit sacrifié et la bête de proie triomphante ? Le mystère de la chute originelle explique la déchéance de l'homme ; il n'expMque pas cet état de guerre de tous les êtres à la surface de notre planète. Là est le centre et le nœud de toutes les questions. Il est regrettable que le P. Gratry ne l'ait pas abordé directement et n'ait point saisi la difficulté corps à corps.
Mais prenons sa doctrine telle qu'elle se présente. On ne peut en méconnaître l'élévation et la beauté. Ce mouvement d'ascension de la créature vers le Créateur, observé et décrit avec tant de pénétration et de finesse, poussé jusqu'à son terme avec tant d'intuition, d'élan et de chaleur d'âme, offre un modèle à la fois d'analyse psychologique et de synthèse ; il nous donne le sentiment de l'Infini vivant et des mystérieuses profondeurs de l'àme humaine, mieux que des volumes d'abstractions.
Mais peut-on dire que les éléments constitutifs de cette doctrine soient d'une puicté sans mélange et d'une
solidité inaltérable? L'édifice est de proportions imposantes, marqué d'un sublime et indéniable caractère d'aspiration vers l'idéal. Mais, parmi les matériaux de la construction, s'il en est d'indestructibles, n'en est-il point de médiocre aloi, et un triage préalable ne s'imposait-il pas? N'aperçoit-on même point des pans de mur caducs et ruineux, qui sont à restaurer ou complètement à refaire?
L'examen s'impose sur trois points : l'accord de la foi et de la raison, la méthode dialectique, et l'assimilation du procédé inductif des physiciens, du procédé infinitésimal des mathématiciens à l'élan instinctif de l'âme vers l'infini.
Réconcilier la foi et la raison, tel était le premier but du P. Gratry. Problème délicat, plus que jamais à l'ordre du jour, discuté récemment encore par des penseurs tels que MM. Balfour, Brunetière, Fonsegrive, Blondel, Sabatier. Le moyen de résoudre, dans une synthèse lumineuse pour tous, l'antinomie apparente de ces deux vérités également certaines : La foi est obscure ; la foi esthbre et raisonnable? Le P. Gratry y a travaillé plusieurs années.
Après le règne prolongé et exclusif de l'individualisme cartésien, après le divorce deux fois séculaire de la philosophie et de la religion, c'était, sans doute, tenter une révolution doublement bienfaisante, que de rassembler en faisceau, d'où qu'ils vinssent, tous les rayons de lumière légués par le passé. Une idée qui n'a point de racines, soit dans la tradition, soit dans l'histoire de la pensée humaine est, en effet, sujette à caution et inspire justement défiance. Il y a souvent lieu de craindre qu'elle vienne de la région inférieure des opinions individuelles, bornées et changeantes, plutôt que de la sphère supérieure des vérités universelles, nécessaii'es et immuables. « Solon, Solon, disait admirablement à
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rAthénien un des prêtres les plus âgés de Saïs, dans le Timée, vous n'êtes que des enfants, il n'y a pas de vieillards parmi vous. Tous, vous avez l'intelligence jeune : la tradition ne vous a rien transmis d'antique, et vous n'avez pas de doctrine que le temps ait blanchie. » Le P. Gratry n'a pas voulu s'exposer à ce reproche. Voilà pourquoi il a tenu à rester en communion avec les grands penseurs; voilà pourquoi aussi il a tenu à marcher à la clarté supérieure de la révélation. Loin de limiter la raison, la foi l'exalte au contraire, étend son action, lui assure le moyen d'aller jusqu'au bout de ses forces et des découvertes dont elle est capable. Elle fait plus. Elle l'élève au-dessus d'elle-même et l'introduit dans un monde transcendant et auparavant inconnu. Le progrès immense que l'intelligence humaine doit au christianisme, éclate aux yeux des adversaires les plus prévenus; il atteste d'une façon irréfragable que, loin d'être inconciliable avec la raison, le christianisme est, au contraire, le chef-d'œuvre de la raison travaillant sur les données de la révélation. Que ne lui ont pas dû des génies de premier ordre , tels que saint Augustin, saint Thomas, Bossuet? Que n'ont point perdu, à s'en séparer, les Rousseau et les Lamennais ?
Mais, dans cette alliance de la raison et de la foi, que le P. Gratry essaie d'établir comme un principe de renouvellement pour la philosophie, un double écueil était à éviter : le premier, d'attribuer à la raison le rôle prépondérant, d'en faire un principe générateur, une sorte d'instrument produisant, certaines conditions données, la vertu de foi; de présenter enfin celle-ci comme l'aboutissement logique des démarches de la raison : le second, de sacrifier, au contraire, la raison à la foi, en laissant celle-ci envahir progressivement le domaine de la raison.
Il y avait là un double danger. Le P. Gratry ne parait avoir complètement échappé ni à l'un ni à l'autre. H proclame sans doute nettement la distinction de la lumière naturelle et de la lumière révélée; néanmoins, on
dirait parfois qu'il les confond. Qu'on se rappelle la célèbre comparaison de l'âme et de l'aigle regardant l'image du soleil dans un lac. Qu'on lise aussi, dans la la Logique^ le chapitre des Vertus intellpctiielles inspirées. Il semble çà et là que les deux lumières sont de même nature : la seconde n'a l'air que d'être un simple accroissement de la première. Dans ces données implicites du sens divin, par exemple, décrites avec tant de finesse et de chaleur d'âme, sortes de germes innés, dont le développement régulier se couronne de vertus à la fois humaines et chrétiennes, qui fera la part du naturel et du surnaturel? Oîi sont les délicates limites de ces deux ordres si distincts et si différents? Ne semble-t-il pas que souvent le sens divin naturel ne fait qu'un avec la grâce, qu'il suffit à conduire l'âme jusqu'à Dieu même et jusqu'aux mystères du second degré de l'intelligible i?
Ainsi, la foi semble parfois s'absorber dans la raison. Ailleurs, c'est la raison qui s'absorbe dans la foi. Lorsque, par exemple, le P. Gratry attribue aux impulsions d'un acte de foi les découvertes astronomiques de Kepler, les divinations de Christophe Colomb, la création du calcul infinitésimal, lorsqu'il rattache à des origines mystiques, à l'influence des grands saints et des grands théologiens, les progrès scientifiques des trois derniers siècles, lorsqu'il appelle sainte Hildegarde en témoignage sur la question des révolutions primitives du globe, lorsqu'il fait enfin de Jésus crucifié la source, la voie, la méthode de la science universelle : visiblement, il nous transporte bien au-dessus de la sphère philosophique ; nous voguons, qu'il le veuille ou non, en plein surnaturel.
Préoccupé de son idée fixe, il ne s'aperçoit même pas qu'à l'exemple de beaucoup de prédicateurs, il entend d'une façon tout à fait inexacte et oratoire le texte de saint Paul : Je ne veux savoir parmi vous que Jésus et Jé-
1. De fait, en pratique, il est impossible de les distinguer. La grâce pc'nctre la nature, ne fait qu'un avec elle pour la transformer. II ne s'agit ici que de théorie.
SUS crucifié. « L'Apôtro, en effet, dit saint Augustin, s'adressait aux Corinthiens, c'est-à-dire à des hommes charnels, grossiers, plongés en enfance : voilà pourquoi il ne traitait pas sur la divinité du Christ les questions élevées. Ses auditeurs n'étaient pas en état de les comprendre. Il se contentait d'un enseignement simple et seulement relatif à l'humanité du Sauveur. Mais, avec d'autres disciples, il savait élargir et varier à merveille sa prédication ^. » L'interprétation du P. Gratry ne tient donc point, et, avec elle, tombe l'application peu scientifique qu'il en veut faire.
Ailleurs, lorsque après avoir exposé le procédé inductif qui, par la suppression de l'élément mobile, par l'effacement de la limite, s'élève du particulier au général et du relatif à l'absolu, il voit dans ces opérations successives l'effet d'une loi logique corrélative à la loi morale du sacrifice, la transposition d'une méthode identique à un ordre parallèle et correspondant, on ne peut qu'admirer l'ingénieuse subtilité de son esprit et la richesse de son imagination ; mais il est difficile d'accepter ce curieux rapprochement comme une théorie scientifique. Au fond, le P. Gratry confond ici, comme plus haut, sous un même terme, qu'il appelle Y attrait du souverain désirable et du souveraiîi intelligible, la sensibilité et la raison, et l'amour finit par envahir et absorber toutes les autres facultés. « Je vois bien là, dit excellemment M. Caro, des Élévations hardies, des Méditations sur les mystères, une source abondante et féconde d'excitations religieuses, mais rien qui ressemble à ce qu'on appelle la science. Le mysticisme a tout pris. »
Le mysticisme est, en effet, la tentation permanente du P. Gratry. « C'est son charme, je le sais, continue M. Caro. C'est le mysticisme qui inspire cet imprévu d'éloquence, ce feu du sentiment : c'est lui qui soutient cette transcendance d'élan sur les hauteurs de la pensée, c'est lui encore qui donne à ce puissant esprit la grâce atten-