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de théologie, de philosophie et dliistoire'^, et plus fard, M. Amédée de Margerie dans le Contemporain^. L'article d'Emile Saisset, très étudié et très serré, modéré dans la forme et très habile, ne se bornait pas à contester l'identité des trois procédés employés en physique, en mathématiques, en métaphysique, il ne tendait à rien moins qu'à ruiner toute l'autorité philosophique du P. Gratry, en le présentant comme un mystique exalté, incapable de logique, introduisant systématiquement la théologie dans l'algèbre et dans toutes les sciences.
Au jugement de ce critique, s il y a des anaiogies entre le procédé du physicien et celui du métaphysicien, il y a aussi des différences essentielles. Que cherche, en efïe,t, le premier? Il cherche les lois de la nature, qui sont un fait universel ou une abstraction, et rien de plus. Que cherche le second? Dieu et ses attributs. Or, les lois contingentes de la physique ne s'élèvent pas au-dessus de ce monde et ne sont pas des vérités nécessaires, tandis que l'opération de la pensée qui nous élève du fini à l'infini, aboutit à la cause des causes, à l'Etre absolu. D'un côté, ce sont des observations partielles, répétées, un progrès lent et mesuré; de l'autre, c'est un élan de la pensée, élan soudain et irrésistible, qui franchit d'un bond l'intervalle entre le fini et l'infini. Impossible de confondre deux méthodes si différentes.
De même, en mathématiques, comment assimiler l'inliniment petit obtenu par la multiplication des côtés d'un polygone inscrit dans un cercle avec la plus haute et la plus auguste des notions, celle de l'Infini en esprit et en vérité, de l'Être souverainement parfait? Le rapprochement est paradoxal et criant. L'infini mathématique n'est en réalité que l'indéfini, une pure conception de l'esprit ne sortant point de l'idée de grandeur dont il est le développement régulier, tandis que l'infini métaphysique représente l'Etre absolu immuable et indivisible. Ré-
•2. 1" mai 1872.
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(luire à l'unité ces deux notions et confondre le calcul infinitésimal avec la preuve de Texistence et des attributs de Dieu ne peut donc s'expliquer que par une méprise inconcevable.
Telles étaient les objections d'Emile Saisset.
La réplique ne se fit pas attendre. Elle parut dans le Correspondant du 25 octobre 1855, et elle figure en appendice au tome II de la Logique. Elle est vive, acérée, spirituelle, « Vous m'accusez, ripostait le P. Gratry, d'avoir découvert l'identité des trois procédés logiques fondamentaux de la physique, des mathématiques, de la ])hilosophie. Vous dites que c'est une idée fausse. Eh liien, moi, je vous accuse de dire que la raison a trois procédés différents, l'un pour la physique, l'autre pour les mathématiques et l'autre pour la philosophie. »
Cette seule remarque change tout à coup les positions. L'agresseur est déjà réduit à se défendre.
En ce qui concerne le premier reproche, relatif à l'assimilation de l'induction des physiciens à celle des philosophes, la réponse du P. Gratry paraît victorieuse. Selon lui, toute loi, pour être loi, doit s'appliquer à l'infinité des cas particuHers possibles. Par suite, le mouvement de l'esprit qui va du particulier au général aboutit à une notion marquée du caractère de l'infini. Malebranche en jugeait ainsi, dit-il, et non seulement Malebranche , mais aussi Aristote et saint Thomas; et ce qui est tout à fait piquant, c'était également l'avis exprimé par M. Saisset lui-même dans un manuel qu'il avait publié auparavant. Il y déclare nettement i\\i universel et infini sont synonymes et il se trouve ainsi battu par ses propres armes.
Il est vrai que, si l'on dit de Dieu qu'il est universel, ce n'est pas au même titre et dans le même sens qu'on le dit d'une loi. Une loi est universelle dans le temps et dions l'espace. Elle est marquée d'un caractère d'indélini et non d'infini. Or, hieu est au-dessus du temps et de l'espace. A proprement parler, il n'est pas uiiiversol, mais éternel et omniprésent.
« Mais, d'autre part, observe excellemment M. Ferraz, le physicien ne peut aller du moins au plus, de quelques à tous, de la diversité à l'unité, s'il n'a pas actuellement présent à l'esprit le concept de l'un, de l'universel, de l'absolu. Il ne peut croire que la nature a des lois générales et stables, sans croire implicitement qu'il y a un être immuable et universel qui les a éternellement pensées et voulues et dont elles sont de splendides irradiations. Enfin il ne peut admettre que les mêmes causes, placées dans les mêmes circonstances, produisent toujours les mêmes effets, s'il n'admet pas, avec le métaphysicien, à l'inspection d'un seul effet et d'une seule cause, et sans avoir besoin de recourir à des observations multipliées, que tout effet a une cause. Cela revient à dire que, si le procédé inductif n'est pas identique au procédé dialectique, comme le veut Gratry, il l'implique comme sa condition nécessaire et ne peut fonctionner sans lui 1. »
Le point précis est bien là; mais M. Ferraz se trompe en disant qu'il a échappé au P. Gratry lui-même, comme à ses contradicteurs. Le P. Gratry l'avait touché du premier coup dans sa riposte.
Sans entrer dans la discussion technique du procédé infinitésimal, qu'il nous soit permis de dire qu'ici la défense n'a pas été suffisante et que la position est tombée au pouvoir de l'assaillant. L'infini des mathématiciens semble bien n'être en réalité que l'indéfini, et, par suite, il n'a rien de commun avec l'infini métaphysique. Le procédé qui atteint celui-ci est intuitif ; le procédé qui conduit à celui-là est discursif, et n'aboutit, en somme, qu'à une abstraction. Il est donc difficile, écrit M. Ferraz, en s'appuyant sur M. Ravaisson, que le second puisse servir à légitimer le premier. « Les choses inférieures font penser aux choses supérieures, mais ne servent pas à les démontrer. L'infini mathématique et abstrait, ou
1. M. Ferraz, lïisloire de la 2)hilosophîe en France au XIX° siècle. Le P. Gratry, p. 394.
mieux rindéfini (car il n'est que cela), peut nous faire penser à l'infini métaphysique et réel : il ne le prouve pas. Nous disons plus : il ne sert pas à nous le faire mieux concevoir et comprendre. Nous ne concevons et comprenons, au contraire, l'infini mathématique que par l'infini réel, dont il n'est qu'une vaine et fausse imitation; car l'infini est la lumière intérieure par laquelle nous voyons originairement et elle-même et tout le restée »
Le P. Ramière et M. Amédée de Margerie se prononcent dans le même sens.
On est en droit de conclure que le P. Gratry s'est trompé ici. Les analogies sur lesquelles il revient avec une insistance parfois fatigante ne sont que superficielles et ne sauraient tirer à conséquence. Impossible d'identifier le procédé dialectique et le procédé infinitésimal, et d'attribuer, comme il le croyait, à la démonstration de l'existence de Dieu par l'induction la rigueur d'une preuve mathématique. Ainsi s'abîme en même temps l'un des fondements sur lesquels il espérait édifier la science comparée.
Un triage est donc à faire parmi les idées philosophiques du P. Gratry.
Toutes, sans doute, portent la marque d'un àmo élevée, généreuse, vibrante, et, pour dire plus, apostolique. L'accent de sincérité qui les anime, touche et remue ceux même qui ne se laissent pas convaincre. Par là s'explique le retentissement qu'elles ont, non seulement dans l'intelligence, mais jusque dans les j)rofondeurs du cœur, où elles vont éveiller tout un monde d'idées implicites, de lueurs confuses, d'aspirations inconscientes ot de nobles mouvements. Susciter les énergies intimes, mettre en branle les puissances divines de notre nature,
1. M. Ferra/,, Histoire de la philosophie en Fraïue au A7.V* sinie. Le P. Gralnj, p. 395.
communiquer au siècle une impulsion vigoureuse vers l'idéal, don rare et merveilleux que celui-là. Il n'appartient qu'aux philosophes qui sont en même tenq:)s des mystiques et des poètes.
Il est vrai que cette force est parfois une faiblesse. Elle expose à des illusions et à des méprises. L'imagination et l'enthousiasme prennent de temps en temps le pas sur l'esprit scientifique et hasardent, comme vérités acquises, d'ingénieux aperçus et des conjectures insoutenables. Le P. Gratry, on vient de le voir, n'a pas toujours évité recueil.
Mais il reste debout, sans parler d'une critique triomphante du panthéisme hégélien, deux théories et les deux principales, celle du sens divin, et celle du procédé dialectique pour conduire l'âme à Dieu. Elles ont été, par lui, mises dans une telle lumière, elles lui doivent un tel renouvellement de force et d'autorité, qu'elles lui appartiennent presque en propre, surtout la première.
Elles sont aussi vivantes que jamais. Loin d'être entamées, les travaux de ces trente dernières années n'ont fait que les justifier et en accroître le crédit. Les principes de Descartes, en effet, qui tendaient à n'admettre pour vrai que ce qui est parfaitement clair et distinct, sont de moins en moins acceptés. On s'aperçoit que l'ombre enveloppe nos connaissances les plus simples et que, dansles mathématiques, dans les sciences physiques, dans les déductions logiques même, un rôle irréductible appartient à l'intuition. L'intelligible pur ne se trouve nulle part. Par suite, « les conditions imposées à la science par Descartes ne sont pas réalisables ; le concept de la science, tel que l'ont construit les modernes, n'est pas rempli. C'est une vraie banqueroute : car, la science qui existe, qui vit, qui se développe, ne ressemble point à la science absolument nécessaire et intelligible rêvée par Descartes et ses successeurs. Aussi, MM. Balfour, Brunetière, Blondel répètent-ils qu'elle a besoin d'une première croyance pour se constituer, et M. Renouvier
280 LE PERE GIIATRY.
ne cesse de soutenir que toute proposition, pour être affirmée comme certaine, exige un acte de volonté, que la certitude est le résultat d'un acte de foi, que toute la science ne repose que sur la foi' »,
Ces conclusions des penseurs actuels vont à confirmer les idées du P. Gratry. Ses vues et ses analyses gardent donc une haute portée scientifique.
Elles ont, plus encore, une haute portée morale. Le caractère saillant de cette doctrine, c'est en effet l'élévation et la fécondité. Elle n'est pas, comme tant d'autres, simplement spéculative, et par là même stérile , mais essentiellement pratique et efficace. Elle porte à Taction. Elle entend que le mouvement de la volonté soit constamment lié aux progrès de l'intelhgence. « Malheur à la connaissance stérile, qui ne se tourne pas à aimer et qui se trahit elle-même ! » Cette admii*able parole de Bossuet, si souvent citée, pourrait être la devise du P. Gratry. A quoi bon la science, si elle ne rend pas meilleur? Elle ne vaut pas une heure de peine. Tel est l'avis de l'écrivain. Voilà pourquoi sa philosophie oriente et emporte l'être moral tout entier vers le beau et vers le bien, provoque une ascension parallèle et continue de l'intelligence et de la volonté vers l'Infini vivant. L'archevêque de Paris, M^"" Sibour, lui adressait l'éloge qui lui allait le plus au cœur, quand il lui écrivait, en 1855, à propos de la Logique : « Il s'y agit autant de vertu que de vérité. Vous avez appris cette philosophie à l'école de Socrate , ou mieux encore, à celle de notre divin Maître, Jésus-Christ. » Il en est ainsi. Sagesse humaine et sagesse divine s'unissent ici en vue de pousser l'homme à la pratique du l)ien, à la transformation morale. Ce dernier trait achève la beauté de la doctrine, et il est un
1. G. FoNSEGRivB, Lecathnlichmeetla vie de l'cs/iril, p. Hl-U, passim.
signe de vérité. « Rien n'est beau que le vrai, » disait Boileau. La réciproque n'est pas moins juste. Ciiateaubriand en a tiré un argument en faveur du christianisme. 11 est beau, il est source de beauté et de poésie : donc, il est vrai, concluait-il. Or, il n'y a pas de beauté ni de poésie supérieures à celles du monde moral, à l'idéal réalisé par la vie humaine; et la beauté et la poésie seront éternellement la marque de Dieu sur les choses de l'âme comme sur celles de la nature et de l'univers.
Ce double caractère de beauté et de fécondité morale était une nouveauté en philosophie vers 1853. Du côté du clergé, il fallait remonter au xvii° siècle, jusqu'à Bossuet, à Malebranche, pour retrouver cette hauteur de vues, cette ampleur d'horizon, ce souffle vivifiant. En ce siècle, à part les tentatives malheureuses de Lamennais et de Bautain, qui donc aspirait à ces sommets? Il faut voir avec quelle sévérité dédaigneuse, parfois injuste, Emile Saisset signalait, quelques années auparavant, l'ignorance même théologique, l'étroitesse de pensées, l'hostilité peu éclairée du monde ecclésiastique à l'égard de la philosophie. Il souhaitait ironiquement, en terminant, qu'un christianisme plus profond et mieux compris le ramenât à une appréciation plus saine, plus calme et plus sereine 1. La réponse ne devait guère se faire attendre, et elle était triomphante, La Connaissance de Dieu paraissait en 1853, la Logique en 1855, la Connaissance de l'chne en 1857.
Du côté des penseurs séparés, où était, après tout, cette supériorité dont ils semblaient se prévaloir? Selon le mot célèbre de M. Guizot, les chrétiens étaient les « seuls à avoir le Dieu vivant; les autres n'en avaient que la statue, une image, une ombre ». Le spiritualisme de Cousin projetait bien sa pâle et débile lumière, mais il n'échauffait pas le cœur et ne fortifiait point la volonté. Où était le professeur qui, dans ses livres ou dans ses cours, avait le courage de sortir de la spéculation et de