‹ Le pere Gratry, 1805-1872Chapitre 150 sur 263 · Revue dos Deux-Mondes, m&i · texte numérisé non relu

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la théorie pour dénoncer et combattre le principal obstacle au règne de la vérité dans les âmes, l'obstacle moral? Analyser avec finesse les causes de nos erreurs, les ramener à leur source principale, qui est la préoccupation personnelle, l'égoïsme, c'est quelque chose et ce n'est rien. Ce n'est rien, si l'on n'en tire des conséquences pratiques et si l'on ne s'applique à y porter remède. Or, dit un excellent juge, (c où est le maître qui avertisse sérieusement ses disciples que, pour atteindre Dieu par la raison, il faut avoir le cœur pur; que, pour recevoir en soi l'impulsion de la vérité divine, il faut se tenir en présence du maître intérieur dans l'attitude humble et recueillie de la prière; que, pour avoir définitivement raison du sensualisme en psychologie et en morale, il faut être généreux et chaste; que, pour ne pas succomber aux objections du fatalisme, il faut fortifier en soi, parla lutte, la conscience de la liberté morale? Où est le maître qui sache opposer aux doutes d'un disciple sur quelque vérité morale ces paroles profondes de Pascal : Travaillez à vous convaincre, non par l'augmentation des preuves, mais par la diminution de vos passions *? »

Or, tel est l'esprit qui pénètre, anime, échauffe toute la philosophie du P. Gratry comme elle anime celle de Biran, celle de Sécrétan et, plus tard, celle d'OUé-Laprune. Qui ne se rappelle aussi l'éloquent hommage rendu à cette méthode morale par le chef de l'école critique et sceptique lui-même : « Père céleste, s'écrie Henan, c'est de nos dispositions intérieures que tu as voulu faire dépendre notre foi. Dans tout ce qui est objet de science et de discussion rationnelle, tu as livré la vérité aux plus ingénieux : dans l'ordre moral et religieux, tu as jugé qu'elle devait appartenir aux meilleurs. Il eût été inique que le génie et l'esprit constituassent ici un privilège, et que les croyances qui doivent être le bien lomniuM de tous, fussent le fruit d'un raisonnement plus ou moins bien conduit, de recherches plus ou moins bien

1. Amédée LE Makoekie, Le Contemporaiii. l" mai INTJ. n. XVo.

favorisées. Sois béni pour t'étre caché, béni pour avoir réservé la pleine liberté de nos cœurs ^ »

Mais aucun de ces penseurs n'a commenté avec une force plus persuasive que le P. Gratry la parole trop peu comprise de l'Évangile : Il faut arriver à la vérité par la pratique du bien. Qui facit veritatem, venit ad lucem. Aucun n'a mieux montré que l'intelligence, dans l'homme, est orientée par la volonté; que la raison, comme l'amour, peut s'appliquer à tout ce que l'homme veut, peut s'enfermer dans la région moyenne des connaissances, ou monter par l'intermédiaire des causes secondes jusqu'à la cause première, qui est Dieu. Aucun ne s'est élevé avec une conviction mieux raisonnée contre la psychologie creuse et vide, qui se borne à être une dissection des facultés de l'homme abstrait, — triste et stérile travail, s'il en fut. Pour découvrir en soi les éléments de la vie, il faut d'abord les y porter. La pratique seule nous fait être ce qu'il faut voir. « Chacun colore de sa teinte propre tout ce qu'il voit, comme ces nuages, porteurs d'une lumière réfrangée, qui colorent tout un horizon d'une teinte unique, ôtant au paysage tout rayon qui n'est pas en eux. Les esprits sans piété suppriment du monde la religion, parce qu'elle est contraire à la nature de leur regard et absente de leur propre lumière. D'autres suppriment la poésie, d'autres la science, d'autres l'amour ou tout autre rayon de la vie... Ainsi, pour connaître la vérité, il ne faut pas seulement l'observer en silence, avec attention et recueillement, il faut encore l'avoir en soi-même et en vivre. Toute spéculation qui n'est pas soutenue par la pratique, gHsse peu à peu vers le sommeil et vers la mort 2. »

Les comparaisons se multiplient sous la plume du P. Gratry pour mettre en relief la valeur de cette mé-

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