‹ Le pere Gratry, 1805-1872Chapitre 154 sur 263 · AU PROGRÈS · texte numérisé non relu

AU PROGRÈS

A mesure qu'il avançait en àçe, le P. Gratry était pénétré d'une pitié de plus en plus profonde pour la souffrance humaine. Se dévouer à l'adoucir, à la consoler, à diminuer la misère physique, à hâter le règ-ne de la justice entre les individus et les peuples, le règne de la vérité divine et de la solidarité humaine, devenait la passion impérieuse et irrésistible de son noble cœur.

Les études abstraites et les spéculations philosophiques n'avaient plus de prise sur lui. II s'y était livré, comme d'abord aux mathématiques, par devoir. Ne fallait-il pas confondre les sophistes, qui propagent le trouble et la confusion dans le monde des idées, égarent Ihumanité parmi les ténèbres? Ne fallait-il pas rappeler les règles oubliées de la logique vivante ? Ne fallait-il pas relever la raison déprimée et méconnue? Ne fallait-il pas la réconcilier avec la foi ? Mission très belle et très haute que de rouvrir et décrire l'ancien itinéraire de l'âme vers la souveraine Vérité et vers le souverain Bien ! Le chemin traditionnel avait été rétréci à l'excès par Descartes ; il était devenu insuffisant. Il importait de l'élargir, de le rétablir dans son ampleur première, d'en faire une avenue royale, où l'intelligence et le cœur pus-

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sent avancer de front et d'un même mouvement dans leur ascension vers Dieu.

Cette seconde tâche paraissait terminée.

Tant de travaux et de fécondes initiatives eussent suffi à remplir toute autre vie. Pour le P. Gratry, ce n'était qu'une première étape, sorte d'entrainement préparatoire. Dans sa pensée, il en restait une seconde à parcourir, sinon plus longue, du moins plus importante par l'étendue de l'action et des résultats.

Au milieu de ses méditations métaphysiques, en effet, une voix intérieure ne cessait de le harceler de murmures, presque de reproches. « Les fléaux qui enveloppent le monde, écrivait-il, la vue des soulirances des hommes, et tant d'âmes percées de douleurs, tout cela nous inquiète, nous sollicite continuellement le cœur au milieu de notre travail, et semble nous dire : « Que fais-tu? Pourquoi es-tu prêtre ? Pourquoi ces subtiles recherches qui n'intéressent pas ceux qui souffrent, m surtout ceux qui meurent? » Il en était venu à se dégoûter de la métaphysique pure, et à s'écrier avec Malebranche : « Je ne veux plus m'occuper que de morale et de religion. Je ne veux plus méditer que l'âme et son avenir, l'humanité et sa destinée sur la terre et au ciel. )>

C'était la seconde partie de ce progranmie qu'il se proposait de remplir. Ainsi devait s'achever, pour la satisfaction de sa pensée et de son cœur, la synthèse commencée. Il allait désormais rechercher et formuler les lois qui président à la marche et au progrès de l'humanité tout entière. Arracher la société aux forces hostiles qui lamenacentde destruction, à l'errem*, à l'égoïsme meurtrier, faire cesser la guerre entre les classes et entre les peuples, affranchir lesopprmiés, rendre les nations heureuses dans la liberté, la justice et la paix, transformer le monde enfin : généreux et grandiose projet, en partie chimérique peut-être, qui ne pouvait germer que dans une grande âme, une âme d'apôtre et de conquérant.

De là, une nouvelle série d'ouvrages, riches de belles et solides vérités, vibrants de saintes indignations, illus-

très de tableaux pathétiques, de visions radieuses, de rêves splendides. Lisez La P«z.r (1861), le Commentaire sur r Évangile selon saint Matthieu (1863-1865), La Morale et la Loi de V histoire (1868). Les triomphes de l'iniquité, les scandales de la violence et les abus de la force y sont dénoncés avec la fougue d'un tribun et la religieuse audace d'un prophète. D'autre part, un avenir merveilleux de renouvellement social y est salué avec une foi inébranlable, un enthousiasme débordant d'espérances infinies.

C'est le monde entier que le P. Gratry veut entraîner vers l'idéal entrevu.

« J'ai toujours sous les yeux, dans mon lieu de travail, écrit-il, et plus encore dans ma pensée, l'image du globe, et j'essaie de soulever ce globe par l'intensité de ma foi. Je pense que je le soulève, en effet, lui tout entier, et non pas seulement ses montagnes

(( Mon ambition est immense. Mun espérance, et presque ma certitude, c'est d'exercer sur la marche du monde une influence; et de ne pas mourir, sans avoir imprimé, pour ma part, à force de désir, de |)rière et de conviction, et peut-être par quelques paroles, une impulsion qui dure et qui concourt à ce prochain triomphe de la justice, de la lumière et de l'Évangile du royaume. Voilà ce qui me console de la mort et de tout. Oui, j'ai cette espérance, et je sais qu'elle ne sera pas vaine *. »

Essayons de dégager des répétitions et des redites coutumières, où se complaît à l'excès le brillant écrivain, les idées sur lesquelles repose cette espérance.

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