‹ Le pere Gratry, 1805-1872Chapitre 156 sur 263 · Odes, III · texte numérisé non relu

Odes, III

Selon Hartmann, l'humanité marche d'illusion en illusion et de déception en déception. Elle a rêvé autrefois le bonheur pour l'individu sur la terre et dans la vie actuelle; désabusée, elle l'a cherché ensuite dans un audelà chimérique et dans un ciel imaginaire. Aujourd'hui, désespérée, elle y renonce pour l'individu, mais elle le poursuit pour la race dans les lointains de l'avenir. Troisième stade d'illusion et de misère !

A rencontre de ces idées décourageantes parait, il y a dix-neuf siècles, une doctrine mystérieuse, dont les racines plongent dans le sol des traditions primitives et qui s'harmonise d'une manière étonnante avec les aspirations de notre cœur. Elle annonce le relèvement et l'exaltation de l'humanité dans le Christ par le concours de la force divine et de la volonté humaine. Par delà les réa- Ktés visibles, des horizons infinis de perfection et de bonheur s'entr'ouvrent; le voile de nuages qui nous dérobait le ciel se déchire ; le monde s'illumine et se colore de teintes nouvelles, de reflets empourprés, aurore d'un jour nouveau. L'aspect des choses se transforme ;

« Une immense espérance a traversé la terre »,

espérance d'une lumière sans déclin, d'ime vie rassemblée, pleine et immortelle.

Cette conception d'une humanité de plus en plus éclairée, de plus en plus Kbre et heureuse, a souri aux philosophes du dix-huitième siècle. Us l'ont adoptée, prônée et vulgarisée, mais en la déracinant du sol qui l'a vue naître, en la sécularisant, en la dépouillant de son caractère transcendant. La voilà désormais enfeimée dans la sphère étroite des réalités sensibles! Seul, Turgot, penseur profond, fait encore au christianisme sa part et se maintient ainsi à une hauteur de vues qui le classe hors rang. Mais Condorcet n'était pas homme à pactiser avec la « superstition ». Il rompt avec la vérité révélée. Alors, sans guide, sans frein, sans fil conducteur, il se laisse emporter par son imagination et devient le jouet de rêves enfantins. Jusque sous le couperet de la

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g-iiillotine, il module des airs de pastorale, se berce de songes idylliques, se perd dans le mirage d'un âge d'or qu'il salue avec un enthousiasme extravagant.

Avec Hegel et Darwin entre en scène une idée nouvelle, celle de l'évolution. Elle grandit et s'étend peu à peu jusqu'à tout envahir. Elle s'empare d'abord des sciences positives, en fait son domaine et son empire. Elle prétend ensuite s'imposer, comme une reine conquérante, à l'histoire et aux sciences sociales. Le progrès fatal, indéfini, universel, devient une sorte de dogme philosophique, une loi générale. Une force cachée, irrésistible, pousse et gouverne la marche en avant de l'humanité comme le développement de la nature. A travers les oscillations, les reculs momentanés, où la lutte acharnée, la cruauté et l'injustice ont leur rôle nécessaire et utile, une transformation s'accomplit qui s'achèvera dans la pleine science, dans la fraternité, dans la paix et finalement dans une sorte d'apothéose.

Erreur et illusion ! répond le P, Gratry. L'humanité est libre et elle finira conmie elle voudra. L'avenir dépend de son choix. Elle peut croître indéfiniment dans l'ordre, la justice, la prospérité ; elle peut finir dans le désordre, l'anarchie et la guerre. Peu importe le progrès des sciences et des arts industriels. Ils contribuent au bienêtre sans doute, mais ils ne rendent l'homme ni meilleur ni plus heureux. Le grand ressort du progrès social, c'est le progrès moral. Là est le nœud de la question. Or, le progrès moral est à la fois l'œuvre de Dieu et de la liberté humaine.

Dieu veut le progrès.

L'histoire du monde en fait foi. De période en période, s'élève sur notre globe une vie plus haute, plus belle, plus liche ([ue ce qui précédait. « Notre terre n'a été d'abord qu'un germe nébuleux, elle a été vide et vaine;

ensuite, elle est devenue volcan, puis océan, puis rocher couvert d'eau, puis marécage plein de forêts, puis désert rempli d'animaux, et puis ce jardin rempli d'hommes que nous voyons... La plante ne s'est point déduite du rocher, ni l'animal n'est sorti de la plante, ni Ihomme intelligent et libre ne s'est tiré de l'animal. Vous seul, ô Dieu, faites les progrès, vous seul opérez les élans par votre parole créatrice^. »

Tous les degrés de vie qui s'échelonnent jusqu'à lui, l'homme les résume dans l'unité harmonieuse de sa riche nature. Et ces dons se couronnent de deux facultés nouvelles, qui en font une créature incomparablement supérieure aux précédentes : la raison et la liberté. Placé du premier coup sur ce sommet, il n'en est pas moins soumis, lui aussi, à la loi du progrès. Il doit s'élever, par un effort continu, vers la justice, vers la vérité, vers la liberté, en un mot vers une perfection croissante. Dieu ne cesse de le pousser, de l'aider, de le relever. A la suite d'une catastrophe primitive, il s'est laissé tomber et enfoncer dans l'idolâtrie. Une vertu d'en haut l'arrache à ces ténèbres, et le fait monter de l'idolâtrie à la religion épurée d'Abraham et des patriarches. Plus tard, des régions supérieures le sollicitent à la voix des prophètes. Enfin, l'Évangile le transporte sur une montagne lumineuse, où il est appelé à s'épanouir et à se transfigurer encore. Car, tout l'Évangile n'est qu'exhortation au progrès, annonce et promesse du progrès, révélation des sources du progrès.

A quoi est semblable le royaume de Dieu qu'il symbolise et prépare?

« Il est semblable au ferment que l'on met dans là pâte et qui fermente jusqu'à ce que toute la masse soit levée. Il est semblable au grain de sénevé qui est la plus petite des semences, mais qui grandit et se développe jusqu'à ce qu'elle soit un grand arbre. Il est semblable

1. La Paix, p. 6. Voir le brillant tableau des progrès de la créatioj» cité plus haut, p. 248-2 19.

à la semence, qui produit d'abord l'herbe verte, puis la fleur de l'épi, puis le fruit solide dans l'épi : fructum ascendenlem et crescentem. Il est semblable encore à la moisson qu'il faut laisser croître, et grandir, et mûrir, ayant soin de n'en rien arracher, même sous prétexte d'arracher l'ivraie. Le royaume de Dieu est le don continu que nous fait notre Père, qui veut que ses fils aient la vie, et l'aient toujours plus abondante : Ut vitam habeant, et abundantius hobeant^. »

Peut-on imag^iner formules plus claires, plus expressives, plus profondes?

Or, l'humanité est appelée à se développer indéfiniment dans une triple sphère ; car elle est en rapport avec trois mondes : le monde de la nature, le monde de la société et le monde divin. A l'égard de la nature, le programme tracé par Dieu comprend deux grands devoirs, ainsi formulés par la Genèse : « Crescite et midtiplicamini, et replète te7'ra)n et subjicite eam. (Gen. i, 28.) Croissez et miiltipliez-vous; remplissez la terre et domptez-la. » D'autre part, le programme social a été déterminé par cette parole du Livre de la Sagesse : « L'homme a été placé sur la terre pour disposer le globe dans l'ordre et la justice, ut disponat orbeni terrarum in œqiiitate et justitia. (Sap. ix, 3.) Enfin, nos devoirs envei's Dieu sont définis par ce mot de l'Évangile : (( Cherchez d'abord le règne de Dieu et sa justice, et tout le reste vous sera donne' par surcroit. »

Ces trois devoirs s'imposent parallèlement; et, cependant, l'évolution qu'ils prescrivent ne s'accomplit que dans une mesure de temps très inégale. De là, trois périodes historiques successives : la première est particulièrement consacrée à la lutte contre la nature rebelle ; la seconde à l'eliort de la société en vue de faire régne i' l'ordre et la justice sur la terre ; la troisième sera caractérisée par un élan religieux extraordinaire, qui sollicitera ei attirera les énergies célestes pour les mettre de

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