‹ Le pere Gratry, 1805-1872Chapitre 159 sur 263 · II. LES OBSTACLES AU PROGRES · texte numérisé non relu

II. LES OBSTACLES AU PROGRES

Le vice est le grand meurtrier du genre humain. Il a son siège dans le cœur de chaque homme, comme le ver a son siège au cœur du fruit qu'il va détruire. La plupart de nos maux viennent de là. Il tue tant d'individus qu'il arrache à la science cet axiome : « L'homme ne meurt pas, il se tue ». Il pousse chacun à retourner la loi de charité et à ne vivre qu'en dévorant autrui. Il est le père du vol, de la spoliation, de l'esclavage et de la guerre. Il n'est point de plus grand obstacle au progrès; car il éteint la vigueur morale de l'homme. Il est un artisan de ténèbres et de découragement ; il déprime l'âme et paralyse tout élan vers Dieu. Il déshonore ses victimes dans l'esclavage, avant de les faire mourir.

Il tue les nations comme les individus. C'est lui qui a dépeuplé la Grèce et l'Italie, et en a fait des déserts; c'est lui qui stérilise la terre de France, si féconde en hommes de cœur et de caractère, et qui en arrête la puissance expansive. Alcoolisme, ivresse ou volupté, c'est la force adverse qu'il faut refouler d'abord, à laquelle il faut arracher les hommes et les nations, si l'on veut provoquer une renaissance morale qui les conduise à la liberté.

Sans doute, on ne changera pas la nature humaine : mais on peut panser ses plaies, les soigner, les guérir, pour l'élever et la perfectionner ensuite. Or, il n'y a qu'une force qui ait réussi à dompter le vice. Elle vient de Celui dont il a été dit : <( Voici Celui qui efface les péchés du monde. » (Joan. i, 29.) Et n'a-t-il pas dit luimême : « Si vous demeurez dans ma parole, vous connaîtrez la vérité et la vérité vous délivrera. » Est-ce que le christianisme n'a pas inauguré, il y a bientôt dix-neuf siècles, une ère nouvelle, un immense effort vers la justice, la tempérance et la chasteté, une lutte héroïque et persévérante contrôle mal moral? Est-ce que ce surnaiurel élan de foi ne soulève pas encore l'humanité, et ce

progrès accompli par l'Évangile, l'Évangile ne peut-il pas l'accroître indéfiniment? Sa puissance d'action n'est pas diminuée ; il a été et il reste un agent merveilleux de transformation individuelle et sociale.

Le vice enfante l'iniquité sous toutes ses formes. Les hommes de proie sont les fils ou les frères des hommes de joie. Sans doute, l'humanité marche visiblement vers un niveau commun, lequel s'élève toujours. Des inégalités criantes n'en troublent pas moins l'équihbre de la société : richesse colossale au sommet; à la base, misère et épuisement. C'est que l'éternel égoïsme veut tirer tout à lui et ne dit jamais : Assez! La race des spoliateurs pullule. Le P. Gratry ne va pas jusqu'à dire , avec Proudhon : « la propriété, c'est le vol » ; mais il adopterait volontiers la réflexion de M^"" Ketteler sur ce mot fameux, à savoir, « qu'il contient avec un grand mensonge, une féconde vérité ». La vérité est celle-ci : A la source des grandes fortunes se trouve presque toujours le vol, au témoignage du grave Bourdaloue lui-même, et l'abus que font de la propriété une cupidité insatiable et une sensualité effrénée, est contraire à l'ordre et au droit naturel. Suit un tableau pris sur le vif des brigandages dont souffre la société contemporaine. On le dirait tracé d'hier, au lendemain des affaires de Panama ou des Chemins de fer du Sud de la France, tant les traits sont encore justes et d'une actualité poignante.

Le vol est à peu près partout. A la Bourse, des bandes de flibustiers font monter ou baisser à leur gré les valeurs. D'autres jouent à coup sûr en profitant des secrets d'État dont ils sont dépositaires. Des sociétés, dites financières, organisent l'escroquerie en grand. « En l'année où j'écris ces lignes (vers 1866), la justice s'est déclarée comme en permanence pour les juger. En dix-huit mois, — je cite textuellement les paroles de la magistrature, — plus de quarante sociétés ont eu à rendre compte à la légitime sévérité de la justice de plus de quatre-vingts millions jetés et perdus dans l'abime de la spéculation

300 LE PERE GUAÏRY.

coupable'. » Une féodalité d'argent, plus despotique et plus oppressive que la féodalité du moyen âge, asservit des milliers d'individus, les condamne à un travail exorbitant, s'empare des femmes , des enfants, les livre à tous les genres de démoralisation, en exige un service disproportionné à leurs forces , au salaire mesquin qu'elle accorde, les livre à des privations contre lesquelles aucune ressource n'a été préparée. Par suite, quantité de malheureux meurent de misère ou de faim.

Ce réquisitoire indigné s'élève à la plus haute éloquence, et se termine par le vœu que les petits se groupent pour la défense de leurs intérêts communs. « De même que, vers le onzième siècle, la Commune s'est constituée par toute l'Europe pour résister à la tyrannie des seigneurs et maintenir contre eux la liberté et la propriété ; de même, en notre siècle, se constitue contre la féodalité financière la solidarité financière et industrielle de la multitude qui travaille : nouvelle émancipation des communes dont les conséquences seront incalculables'-. »

Iniquité plus criante encore que le vol, la guerre! Elle est le brigandage en grand. On la décore du nom de conquête! Vieux mot, plein de sotte impudence. Comme s'il y avait des principes différents de morale, les uns pour les particuliers, les autres pour les peuples. C'est à tous qu'il a été dit : « Tu ne tueras point! » Or, il n'est point de commandement plus publiquement violé. Quel tableau que celui des tortures et des homicides qui font de la surface de la terre un spectacle d'horreur!

« Sur les trois quarts du j.i:lobc règne encore le supplice, la volonté de torturer, l'enfer visible : le fouet pour les esclaves, le fouet souvent pour les soldats, le Ibuet, le knout ou le rolin dans toute l'Asie. Puis les massacres périodiques de chrétiens par la bèie féroce turque; puis, la torture sanglante, morale, matérielle, appliquée au milieu de l'Europe , depuis bientôt un demi-siècle à une nation (la Pologne) ! Puis, les supplices exquis et recherchés dans la moitié du

Page 1