Ibid., p
genre humain; et puis, dans toute l'Afrique, les sacrifices humains. Dans toute l'Afrique encore, les hommes tués et chassés comme gibier, à époque fixe, chaque année, comme se fait parmi nous l'ouverture de la chasse. Puis, les grandes hécatombes, qui, à la mort des rois sauvages, immolent des hommes, de par la loi civile et religieuse, non par centaines, mais par milliers. Puis, les longues et indescriptibles tortures que font souffrir les cannibales à l'ennemi vaincu. Et le genre humain tout entier, le genre humain, encore bien rapproché dans sa grande masse de l'état de brute, le genre humain stupide et insensible, regarde tout cela sans rien sentir ni rien comprendre! Et les aînés, les fils de l'Évangile, n'ont pas encore osé jurer qu'avant un siècle, ces orgies de l'enfer visible auront cessé sur toute la surface du globe! Nous lisons la Passion du Sauveur sans rien comprendre et sans voir qu'on le crucifie aujourd'hui. « Si j'avais été là, disait un roi barbare, avec mes Francs! » Mais vous y êtes. Vous y êtes encore aujourd'hui avec vos Francs. Et que faitesvous? Et que font-ils? C'est lui-même que l'on crucifie? Ne le comprendrez-vous donc pas^? »
A Faccent ému, déchirant, de cette page et de beaucoup d'autres, on sent que le cœur du P. Gratry bondit jusqu'à rompre. On n'a pas de peine à l'en croire, lorsqu'il écrit ailleurs : « Je ne puis lire , sans perdre une partie de ma force pour la journée, tous ces récits d'Indiens attachés aux canons, de vaincus empalés, de nègres mourant sous les coups, de cannibales se mangeant entre eux. de familles d'esclaves coupées, vendues séparément, membre par membre, ou de soldats déchirés jusqu'aux os par le fouet, ou de paysans polonais expirant pour la foi sous le knout. Ces spectacles m'écrasent... Je pleure. Des larmes brûlantes creusent mes yeux. Presque chaque jour, pendant plusieurs années, j'ai senti le ravage de ces larmes'-. »
Ainsi, presque partout règne encore la tradition du vieux monde, la force, la ruse, le mensonge, la spoliation. Ces violences et ces scandales éclatent même parmi les nations chrétiennes. N'y a-t-ilpas, en Europe, au milieu du dix-neuvième siècle, deux peuples qu'on assassine, l'Irlande et la Pologne? Trois États, constitués pour ce
1. Commentaire sur l'Évangile selon saint Matthieu, t. II, p. .312-313.
2. La Morale et la Loi de l'histoire, t. I, p. 163-4, passini.
302 LE PERE GRATKY.
crime spécial en États brigands, c'est le mot de Chaniiing, ont renversé par trahison, assassiné, divisé comme un corps vivant que Ton coupe, la glorieuse et noble Pologne. Et, depuis plus d'un siècle, ils frappent et tiennent agonisante, sous les coups redoublés du poignard, la victime sanglante, mutilée, la sainte victime , qui ne veut pas mourir, et qui ne mourra pas. L'Irlande , autre nation martyre ! La spoliation dont elle a été victime est unique en son espèce. Car, après la conquête politique, ce qui jamais ne s'était vu , on a confisqué la totalité de la terre , on a mis la main sur tous les capitaux et sur toute l'industrie, de façon à laisser l'Irlandais nu sur la terre nue et confisquée. Par suite, dix millions de ces malheureux sont morts de faim ! Cet état du monde est jugé. Il ne peut plus durer. 11 faut que cela cesse. Il faut que les iiommes aujourd'hui vivants voient la fin de toutes ces abominations et de toutes ces organisations d'iniquité.
Sur ces entrefaites, le P. Gratry lit l'Évangile. Il arrive au crime d'Hérode , qui fit saisir et charger de chaînes son frère, dont il avait pris la femme, Hérodiade. Le mot de saint Jean-Baptiste le saisit : « Vous n'avez pas le droit de la garder! » Il ne peut le lire, dit-il, sans penser non seulement à tous ceux qui possèdent l'objet de l'adultère, mais encore à tous ceux qui possèdent des hommes et surtout des nations. Les grandes iniquités du siècle lui reviennent à la mémoire, et il ne peut se contenir. Il éclate en apostrophes d'une violence indignée.
« 11 y a, aux États-Unis, cinq millions d'hommes que d'autres hommes possèdent contre la loi de Dieu. « Vous n'avez pas le droit de lés garder! » s'écrie-t il'. Il y a, en Europe, une nation divisée, possédée, égorgée, par droit de simple brigandage. « Vous n'avez pas le droit de la garder! » Il y a aujourd'hui d'autres peuples, petits ou grands, possédés par la force, sans compter l'Oiient chrétien. « Vous n'a\ez pas le droit de les garder! » Et il continue : « Qu'arriverait-il, je vous prie, si le vicaire de Jésus-C^hrist , élevant la voix, comme il la fait souvent dans le cours de l'histoire, et noin-
1. Ces lignes furent écrites avant la guerre de sécession, vers 1803.
mant par leur nom chacun de ces tout-puissants criminels, disait : « Vous n'avez pas le droit de la garder! » Et que sera-ce lorsque l'Église, libre comme autrefois, et même beaucoup plus qu'autrefois, dénoncera de sa voix immense, parlant comme un seul homme, toutes les iniquités chez tous les peuples*? »
En attendant que le Pape et l'Église puissent prendre en main, d'une façon efficace, la cause des peuples écrasés ou tyrannisés, le P. Gratry adjure le tzar de se souvenir de la noble parole de son oncle Alexandre P' : « Le partage de la Pologne par Catherine , Frédéric et l'Autriche , a été un attentat odieux qu'il faut réparer absolument. » Il le somme, au nom de la justice, au nom de l'honneur et de la religion, d'accomplir cette réparation. « Prince, lui dit-il, vous avez la gloire, devant Dieu et devant les hommes, d'avoir aboli le servage. Eh bien ! soyez le bienfaiteur définitif de la Russie et le réparateur du plus grand crime qui ait jamais été commis en son nom. Oh! puisse l'âme d'Alexandre I" entrer en vous! Que savons-nous si cette grande âme ne cherche pas, en effet, aujourd'hui, en frappant votre
I. Commentaire sur l'Évangile selon saint Matthieu, t. I, p. 335. Cet admirable mouvement d'éloquence, que relève encore l'évocation du Pape, se dressant parmi les peuples, comme l'infatigable et incorruptible justicier, rappelle une curieuse anecdote : « Lorsque parurent les Paroles d'un Croyant (1834), ambassadeurs du Nord et jésuites se mirent en mouvement pour les faire condamner. II y 'eut à ce moment, a raconté le P. Ventura, une réunion brillante chez le prince Borghèse. Grand nombre d'ambassadeurs s'y trouvaient. On parle politique, la conversation s'anime; chacun émet son opinion; le père Ventura émet aussi la sienne, qui était favorable à Lamennais. Aussitôt rumeur générale, on l'accable d'arguments; il y répond sans s'étonner. La vieille féodalité furieuse s'émeut en vain ; il lui tient tète. Son plus proche voisin surtout s'emporte, il va jusqu'à prétendre que si Rome existe encore, c'est aux rois qu'elle le doit. C'en est trop, répond le Théatin avec dignité; savez-vous, Monsieur, que si Rome voulait en ce moment se mettre à la tête du mouvement des esprits, tous les rois de l'Europe trembleraient devant elle, et que l'autocrate lui-même avec son million de baïonnettes, n'en serait pas mieux assis sur son trône. — Hé! qui donc pourrait le renverser? — Le seul cri. Monsieur, parti du Vatican : Dieu ET LA LIBERTÉ! — A cc mot, le grand seigneur se tut : c'était l'ambassadeur de Russie. La princesse Borghèse s'en est beaucoup amusée. - (Extrait d'une lettre citée par le R. P. Roussel. Lamennais intime. p. .325.)
304 LE PEUE GRATRY.
cœur par rémotion, à vous monder de lumière?... Dieu même cherche à vous instruire et à vous inspirer. 11 cherche à vous montrer le point de l'histoire où vous êtes et la reconstitution nécessaire de l'Europe dans la justice, et l'inévitable transformation des sociétés chrétiennes dans la paix et dans la liberté. Vous voyez donc que votre magnifique mission est triple. AboHr le servage ! — Vous l'avez fait. — Délivrer la Russie du grand crime qui a été, est et sera sa malédiction, tant qu'il subsistera. — H y a quelques jours, vous avez paru y penser. — Puis faire de la Russie un peuple libre*. »
C'est le tour de la reine d'Angleterre. Le P. Gratry la fait, pour ainsi dire, comparaître devant lui. Scène imprévue, d'un étrange effet dramatique. Le dialogue s'engage. Il roule sur les crimes de cette agglomération de pirates et de marchands, qui, pour assouvir leur avidité insatiable, dévastent des contrées entières; extorquent l'or par la torture physique , entreprennent enfin l'extermination absolue d'un peuple chrétien. Sans doute, il y a dans la nation deux peuples : l'un dénué de sens moral, cyniquement féroce et oppresseur; l'autre noble, généreux , admirable de force contenue , sincèrement religieux. Le P. Grati'y fait la confession publique du premier : il étale ses iniquités monstrueuses, son indifférence absolue pour la justice, quand son intérêt est en cause, ses brigandages dans l'Inde et en Chine : dans rinde, où il force un peuple, sous la menace du canon, à cultiver l'opium , poison du monde oriental; en Chine, où il force toute une population à s'abrutir par l'opium. Ne faut-il pas qu'il s'enrichisse? Quand donc renoncerat-il à cet égoïsme hideux, qui fait de lui un objet d'exécration universelle? Quand donc délivrera-t-il l'Irlande de l'oppression effroyable et de la gigantesque spoliation dont elle est victime? Quand donc le christianisme pé nétrcra-t-il cette masse orgueilleuse, brutale et cruelle