‹ Le pere Gratry, 1805-1872Chapitre 166 sur 263 · La Morale, etc., t. II, p · texte numérisé non relu

La Morale, etc., t. II, p

2. Commentaire sur VÉvangile selon saint Matthieu, t. I, p. 341.

Ainsi, nous sommes à l'aurore des plus beaux siècles de Fhistoire. L'humanité chrétienne arrive à sa majorité. « Nous touchons à la plus grande des époques religieuses, selon le mot de Joseph de Maistre, et il faut nous tenir prêts pour un événement immense dans l'ordre divin, vers lequel nous marchons avec une vitesse accélérée, qui doit frapper tous les observateurs. » Les nouvelles conquêtes, éveillant de nouveaux désirs et de nouveaux- besoins dans le cœur des enfants de Dieu, ne cesseront d'accroître leur ambition, leur faim et leur soif de justice, etle cercle des progrès se poursuivra toujours en s'élevant toujours. Un jour vient où la vie actuelle sera prolongée, les limites du monde habitable reculées ; des communications seront ouvertes avec les mondes qui nous entourent, l'usage des astres sera découvert, et le lieu de l'immortalité entrevu !

Pour accomplir ces transformations, il faut une conjuration d'efforts, une ligue de bonnes volontés et de dévouements. Demandons des apôtres au ciel, demandons-en des légions.

Alors jaillit du cœur du P. Gratry une prière d'une beauté incomparable, suivie d'un appel émouvant aux âmes généreuses. Il a dû écrire ces lignes à genoux, les yeux baignés de larmes. Digne et sublime épilogue du double drame, drame de misère et de douleur, drame de transfiguration, qu'il vient de dérouler à nos regards.

« 0 mon Dieul ô mon Dieu! je ne vous demande pas de me donner votre divin regard pour voir les souffrances du genre humain, et votre compassion pour les sentir. Non, mon Dieu! Car, il y a plus d'un tiers de siècle que je les ai vues et senties par votre grâce, et que des larmes secrètes et quotidiennes brûlent mes yeux, et que mon cœur physique en est comprimé et brisé. Cela, mon Dieu, vous me l'avez donné. Mais je vous demande maintenant, puisque vous m'avez fait ouvrier, de me donner un peu plus de force, et le courage de l'ouvrier qui travaille des mains, qui a besoin de travailler pour sauver ses enfants de la mort; qui, chique matin, essuie ses larmes et relève la tète, et puis se remet au travail, et continue ainsi, à travers toute la vie, jusque dans sa vieillesse, ii donner chaque jour un peu plus de travail qu'il ne peut. Voilà, num Dieu, depuis ma jeunesse, ce que je vousdemande; vous me lavez accordé

en partie, et vous me l'accorderez, je l'espère, de plus en plus, jusqu'à mon dernier jour! Car, moi aussi, je suis un ouvrier, qui a besoin de travailler, pour que mes enfants ne meurent pas.

« Mais vous me ferez, Seigneur, une autre grâce, et je vous la demande avec une invincible Coi, qui ne peut pas ne pas être exaucée!

« Seigneur, vous enverrez des ouvriers dans la moisson!

« Seigneur, dans toute l'Europe et chez toutes les nations, bientôt vous ouvrirez les yeux de beaucoup de jeunes hommes, de ceux qui ont uQ cœur, qui cherchent et qui sont libres. Vous ouvrirez leurs yeux à l'âge où vous avez ouvert les miens. Vous en ferez les ouvriers de la justice, de la vérité, de la liberté, delà paix. Vous en ferez des ouvriers de compassion, qui eux aussi, après avoir pleuré à la vue de tant de soulfrances, essuieront leurs larmes, lèveront la tète, et viendront, de plus en plus nombreux, pour mettre un terme aux grandes iniquités, essuyer les larmes des pauvres, des faibles, des opprimés, rétablir la lumière, la vue du but et l'espérance, et hâter cette moisson divine, semée depuis vingt siècles, qui nourrira les hommes d'un pain moins rare et moins amer, qui nourrira les âmes d'une plus abondante et plus efficace effusion de la parole de Dieu.

(c Frères bien-aimés, jeunes hommes, libres, instruits et ricnes, oh ! il va et il y aura parmi vous de moins rares ouvriers. Vous vendrez tout cet avenir matériel de faux biens, de grossiers plaisirs, de paresse immorale, d'ennuis prévus, de mort dénuée de sens ou coupable, et vous travaillerez, et vous irez à la moisson.

« Frères bien-aimés, jeunes hommes, pauvres, mais bravement décidés, ne craignez rien ! Allez à l'œuvre, allez à la moisson; allez tout droit, sans même avoir emporté sur vous le moindre morceau de pain! Courage! L'ouvrier gagne sa nourriture. J'étais des vôtres et je n'ai pas souffert la faim, sinon peut-être pendant quelques jours, où Dieu même me comblait de joie; jours heureux, les meilleurs de ma vie !

« Et vous, qui travaillez des mains, ouvriers qui labourez la terre, qui travaillez le fer et qui bâtissez des maisons, ne pouvez-vous aussi, en même temps, être les ouvriers de la moisson de Dieu?

« Qu'étaient donc les apôtres et les premiers chrétiens? Et qu'était Jésus-Christ lui-même pendant trente ans?...

« 0 Père, envoyez donc de tous les points du monde, et de toutes les classes d'hommes, envoyez donc des ouvriers dans la moisson M »

1. Commentaire sur l'Evangile selon saint Matthieu, 1. 1, p. 191-196.

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