‹ Le pere Gratry, 1805-1872Chapitre 167 sur 263 · CHAPITRE XVIH · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIH

PHILOSOPHIE SOCIALE {suite)

CONCLUSION : RÊVES El VKRITÉS. LE P. GRATRY PRÉCUltSEUR DES DÉMOCRATES CllRÉTIE.NS

« Comment, sur de si grandes et si religieuses idées, faire de froides réserves, et comment n'en pas faire ? » disait autrefois M. Nisard'.

Qui n'est ému, en effet, par ces sentiments élevés et d'un pathétique si contagieux? Qui n'est ébranlé par des vues si justes et si fécondes, par ces intuitions rapides qui illuminent, comme l'éclair, les profondeurs de l'horizon, par cette peinture saisissante et poignante des obstacles au bien : vice, spoliation, violence sous toutes ses formes, impiété haineuse et oppressive? Qui n'est gagné, môme après tant de déceptions et de malheurs, à tant de bonnes raisons d'espérer? Mais aussi, qui ne sent, çà et là, un certain défaut de mesure et d'équilibre et qui n'en est inquiet? Qui ne se met en garde contre des illusions manifestes, et qui ne se refuse, malgré le charme d'un tel guide, de se laisser emporter par lui au pays des chimères et des rêves?

Disons d'abord que la théorie chrétienne du progrès, qui fait le fond de la philosophie sociale du P. Gratry, est (l'une solidité indestructible. Elle repose sur deux vérités inébranlables : à savoir, d'une part, que le progrès est à la fois l'œuvre de l'intelligence et de la bonté divines et l'œuvre de la volonté libre de l'homme; d'autre part,

1 . Réponse au discours de réception de Saint-René Taillandier, successeur du P. Gratry à l'Académie française.

que le progrès social est subordonné au progrès moral, et celui-ci au progrès religieux. A travers les incertitudes de la marche, les effusions, les élans, les retours, et malgré le décousu du développement, la thèse ressort avec éclat de l'ensemble de ces belles pages. Par suite, celle des philosophes du dix-huitième siècle et des cvolutionnistes contemporains se trouve réduite à néant. Elle est, en effet, en contradiction avec les désirs et les aspirations du cœur de Thomme cpii ne veut pas rester enfermé dans les barrières de ce monde, qui les brise, s'élance vers l'invisible et conserve, au milieu des misères présentes, une foi invincible aux compensations de l'au-delà. Elle est aussi et surtout en contradiction avec la réalité des faits, qu'il est loisible à chacun d'observer et de constater. Jetez les yeux sur la surface de la terre. Voyez les Chinois ou les races de l'Afrique centrale immobilisés depuis des milHers d'années, les uns dans leur civilisation, les autres dans leur barbarie. Voyez d'autres peuples briller un moment et disparaître, précipités vers la décadence et la dissolution. A ce spectacle, on ne peut s'empêcher de conclure que le progrès fatal, universel et indéfini, dont on veut faire un dogme, est une conception fantaisiste, sans relation avec la réalité, un système de métaphysicien en chambre, qui regarde en dedans au lieu de regarder au dehors. Le bon sens et l'histoire donnent mille fois raison au P. Gratry.

Mais les dernières et radieuses visions qui couronnent cette doctrine d'une auréole d'optimisme merveilleux sont le pur fruit d'une imagination enchanteresse. Constructions aériennes, utopies sublimes, elles ont perdu contact avec les choses de ce monde. Comme le poème stir le lieu de l'immortalité, qui rayonne au sommet des études sur Dieu et sur l'âme humaine, elles échappent au contrôle scientifique. Il n'y a nulle proportion, en effet, entre les splendides espérances dont nous avons vu se dérouler les perspectives infinies et leurs causes présumées : le progrès des sciences de la nature, celui de l'économie politique, l'eflbrt vers l'égalité et vers la liberté inau-

guré par la Révolution française. Le christianisme luimôme, à supposer qu'il triomphât des obstacles amoncelés par la malice humaine, et qu'il finît par établir son règne sans conteste, le christianisme n'a ni pour objet ni pour eÛ'et de transformer notre planète en paradis. « Il y aura toujours des pauvres parmi vous, » dit l'Évangile. Oui, des pauvres dénués des vertus morales, comme des pauvres dénués des biens matériels. Il y aura toujours des malheureux, chez qui les passions égoïstes dévorent au fur et à mesure les ressources acquises et les dons de Dieu, quels qu'ils soient, et qui ensuite meurent de misère. On dirait parfois que le brillant écrivain oublie le péché originel, cause éternellement renaissante de désordres, de divisions et d'iniquités chez les individus et chez les peuples.

Un disciple du P. Gratry, juge dont la bienveillance égale le sens chrétien et la pénétration, va plus loin. Selon lui, il manque à La Morale et la Loi de F histoire la plénitude de vérité et de sève surnaturelles, l'élan continu vers le divin qu'on admire dans la Connaissance de Dieu. Le sentiment religieux y souffre des reflux et comme des éclipses auxquels l'auteur ne nous avait pas accoutumés, et l'on en est surpris. Sans doute, le fleuve n'est point tari; il coule sous terre, on le sent; on n'est pas moins étonné de ne plus le voir épancher à la face du soleil ses flots larges et ininterrompus. En fait, le P. Gratry « n'insiste pas assez sur ce qui est, hors de toute comparaison, le point principal de sa thèse, à savoir que, pour « se disposer elles-mêmes dans l'équité et la justice », les sociétés humaines ont absolument besoin de revenir à Dieu. D'abord, parce que, suivant l'équité et la justice, Dieu est l'objet suprême et direct de l'adoration et de l'amour; puis, parce qu'il est, entre les hommes, le seul lien indestructible de l'équité et de la justice, en sorte que celui-là seul sait aimer son prochain comme luimême, qui commence par aimer Dieu sur toutes choses^ ».

1. Araédée de Margerie. Le Contemporain., 1" mai 1872, p. olii.

L'observation est juste. Non moins juste est l'ingénieuse explication du lait. « Il faut savoir, ajoute le critique, que le P. Gratry, comme beaucoup de grands esprits, servis et parfois dominés par une imagination vive et une sensibilité facilement émue, avait une certaine disposition à prendre feu pour une idée, à s'en faire ce qu'on appelle une idée fixe, à s'y plonger tout entier avec une passion exclusive, et, pour un temps, à ne plus voir qu'elle à l'horizon de sa pensée. L'idée était presque toujours belle et vraie; mais, en devenant dominante, elle risquait de perdre quelque chose de sa justesse. Dans les dernières années de sa vie, il avait découvert l'économie politique en lisant Bastiat, — que, dans un élan d'enthousiasme, il appelait un jour « le plus grand écrivain de la langue française ^ » ; — il avait été très justement frappé de la beauté de ses lois et de leur parfaite conformité avec la morale de l'Évangile ; et il s'était épris d'elle jusqu'à écrire quelque part cette formule qui, visiblement, excède la mesure : « L'économie politique est le salut des sociétés. » Il était dans cette phase et sous ce charme, lorsqu'il écrivit La Morale et la Loi de l'histoire; et, comme deux obstacles principaux, la spoliation et la violence, empêchent les lois économiques de produire librement leurs bienfaisants effets, il lui advint de voir tout le salut des sociétés dans les deux vertus qui corrigent ce double désordre. Au fond, il sait bien que cela ne suffit pas, et que ces vertus elles-mêmes veulent des racines plus profondes. Quand il y songe, il le dit avec autant de force que jamais, mais à peine l'a-t-il dit, il se laisse entraîner de nouveau à sa préoccupation et à sa distraction, et le livre s'achève parmi ces intermittences qui trahissent un esprit où tout n'est plus en parfait équilibre.- »

Mais, au milieu même de ces éclipses momentanées et de ces lacunes, que de vues pénétrantes, ou prophéti-

1. Mot cité par M. Frédéric Passy, Journal des Économistes, septembre 1898. Voir une note aux pièces justificatives, p. 484.

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