‹ Le pere Gratry, 1805-1872Chapitre 168 sur 263 · Id., ibid., p · texte numérisé non relu

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LE l'ÈRE CRVTllY. 21

ques, quel élan, quelle générosité, quelle flamme ardente et communicative !

Ces réserves n'ébranlent nullement d'ailleurs la théorie du progrès, telle que le P. Gratry l'a exposée ; elles n'infirment aucun des principes sur lesquels elle s'appuie et qui en sont les solides assises.

C'est un premier et singulier mérite d'avoir établi avec tant de sûreté les conditions de vie et de salut pour tous les peuples. A celui-là s'en ajoute un autre, non moins honorable : celui d'avoir vu et signalé le problème formidable qui s'impose d'une façon si tragique au commencement de ce siècle, je veux dire le problème social, et d'avoir indiqué la vraie marche à suivre pour le résoudre.

Ce problème est né du développement extraordinaire de l'industrie. La loi de libre concurrence qui régit notre société depuis la Révolution est tout en faveur des forts. Elle a mis trop souvent l'ouvrier, isolé et pressé par la faim, à la merci du patron riche et puissant, et celui-ci ne s'est point fait faute d'abuser de ses avantages. Sans doute, depuis quarante ans, la situation de l'ouvrier s'est sensiblement améliorée dans la grande industrie. Mais à cette époque, le travail de la mine ou de l'usine n'était rémunéré, ni en raison des bénélices réalisés, ni en raison de sa juste valeur. Il en est résulté une accumidation de richesses à l'un des pôles de la société, une misère croissante à l'autre pôle. De là des mécontentements justifiés, exploités par des meneurs et des politiciens ; de là des haines irréconciliables et une opposition (le classes qui peut aboutir à une lutte efi'royable, à ce (|u'on a appelé « le cataclysme du grand soir >», ou du moins à une expropriation progressive et légale de la bourgeoisie. L'organisation du parti socialiste est sortie de cette crise; de là ses rapides succès et sa force immense, dont elle est en train d'abuser à son tour.

Lorsque apparut cette redoutable question, les hommes d'État commencèrent par la nier K A cet égard, Thiers, Cavour, Gambetta furent également aveugles. « La société actuelle, disait Thiers, reposant sur les bases lesplus justes, ne saurait être améliorée. » (Rapport sur l'Assistance publique, 1850.) « Il n'y a pas de remède social, parce qu'il n'y a pas une question sociale, » disait de son côté Gambetta en 1872 (Discours du Havre) ^.

Tout autre était, longtemps auparavant, le jugement de l'évèque de Mayence, Ketteler. C'est l'honneur du clergé catholique allemand d'avoir le premier protesté contre d'intolérables abus, et de n'avoir pas attendu, pour rappeler les droits des faibles et des petits, l'imminence du péril socialiste. Dès 1850, Ketteler, devançant les protestations de Lassalle et de Karl Marx, s'élevait contre les iniquités dont il était le témoin, groupait des disciples animés de son esprit, et suscitait, pour obtenir, en faveur des ouvriers, justice et protection, un vaste et puissant mouvement.

Chez nous, dès 1830, Lamennais avait entrepris de réconcilier l'Église et la démocratie. Les théories dures des économistes philosophes, tels que Smith et Say, l'avaient indigné. EUes n'ont d'autre objet, en effet, que de favoriser l'accroissement de la richesse, sans s'occuper de sa répartition. La loi de la libre concurrence, celle de l'offre et de la demande qu'elles préconisent sans réserve , sacrifient le prolétaire au capitaliste. Elles sont brutales et sans entrailles. Elles ne tiennent point compte de l'homme et de ses besoins , et ne considèrent point les vertus morales comme des valeurs appréciables. Lamennais en est indigné. Il proteste, au nom du christianisme, contre « cette théologie des intérêts matériels, étrangère à toute croyance et limitée par cela même aux combinaisons qui se résolvent en écus ». Il est, en France, l'initiateur du

1. Lire, à ce sujet, l'étude si élevée et si solide dans sa brièveté de Léon Grégoire (George Goyau), le Pape, les catholiques et la question sociale, Perrin.

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