CHAPITRE II
C'est en octobre 1820, [à quinze ans, qu'Alphonse Gratry s'était séparé de ses parents pour entrer dans une institution, en qualité d'interne. Il suivait les cours du collège Henri IV. Une épreuve redoutable l'y attendait, celle qu'ont traversée Lamartine au collèg-e de Bourg-, Lacordaire au lycée de Dijon, Montalembert à Sainte-Barbe, et qu'ils ont racontée avec un ressouvenir également amer. Le milieu où tombait le jeune adolescent était infecté du même esprit d'irréligion, de révolte et d'immoralité. Écoutons comme il en parle lui-même :
« Survint l'époque du scandale. Mon innocence, mon horreur du mal, mon zèle pour l'étude, mes succès plus qu'ordinaires, mon mépris des tyrans de collège, m'avaient fait surnommer Vorgueilleux. C'était à tort, en ce temps-là du moins. Mais, de plus, il y eut une ligue, ou tacite ou formelle, pour mapprendre le mal et me le faire aimer. Avec le temps, on parvint à réaliser la première partie du plan. Ce que j'appris me parut être précisément la mort, ou la cause de la mort. Étonnante impression dont je n'ai bien compris la profonde vérité que l>ieii longtemps après !
« Cependant, un jour vint où j'eus honte de me cou-
fesser. En même temps, la ligue tacite continuait pour me faire perdre la religion.
« On me disait : « La confession! Tu as cent fois trop d'esprit pour prendre ces sottises au sérieux! » On me prouvait que l'Évangile ne pouvait être la parole de Dieu parce qu'il s'y trouvait des solécismes! On voit, par cet exemple, combien nous avions tous d'esprits »
Il en est des réunions d'enfants comme des réunions d'hommes. Les germes malsains s'y répandent de la même façon. Partout où le sentiment religieux n'intervient pas pour éclairer les intelligences, pour diriger les volontés et en modérer les emportements ou les écarts, ce sont bientôt les plus mauvais qui prennent l'empire et gouvernent la masse. Soit faiblesse , soit complicité tacite ou avouée, les autres subissent peu à peu la contagion des idées fausses et des passions, se laissent entraîner aux mouvements de l'ensemble et flottent comme des débris au milieu d'un courant. On l'a souvent remarqué : dans les assemblées politiques, sous l'action de meneurs souvent peu estimés, de braves gens, bien élevés, raisonnables, libéraux dans la vie privée, se transforment rapidement en hommes de parti, étroits, intolérants et même sectaires. Ils n'écoutent ni la vérité, ni la justice, ni le bon sens. Or, à cet égard, les enfants, rassemblés en groupes, sont déjà des hommes. Il tend à s'établir chez eux un niveau commun de pensées et de sentiments, non point par en haut, sous l'inspiration de l'aristocratie intellectuelle et morale ; — car il faut un effort pour monter, — mais par en bas, sous l'influence des plus indisciplinés et des plus corrompus. Il est toujours facile de descendre.
A l'action démoralisante des mauvais camarades s'ajoutait, chez Gratry, celle des mauvais livres. Les Ruines de Volney, les Culles de Dupuis, la Profession de foi du Vicaire savoyard, la Nouvelle Héloïse, les romans licencieux passaient de main en main, déséquili-