Souvenirs de ma jeunesse, "p. 2G
Liant les esprits et gâtant les cœurs. Tout l'être moraL tombait en ruines. « C'est bien démontré, concluait-on; tout est faux. Mais y a-t-il un Dieu? Les uns disaient oui, les autres non. » Gratry ne fut jamais dans la négation; mais le doute le tenta un instant. Quant à l'Eglise, elle était considérée comme une officine de mensonge se liguant avec la tyrannie des princes pour abrutir les peuples. Ainsi s'écroulaient successivement les croyances et les principes directifs de la conscience. La carrière restait libre aux sens débridés et devenus les maîtres : on sait ce qu'ils font d'ordinaire des malheureux jeunes gens abandonnés à leur tyrannie.
A cette contagion dissolvante, nul remède à attendre du côté des maîtres. Le professeur de seconde, décoré à vingt-quatre ans, — ce qui ne l'empêchait pas d'être un menteur et un charlatan, comme on le sut après son départ , — avait beau vanter la continence, la tempérance et la solidarité, il se faisait mieux écouter et applaudir, quand il déclamait contre les tyrans, se déclarait supérieur à la superstition, quand il ridiculisait pêle-mêle Homère, la Bible, le Pape. Alors l'enthousiasme de ses élèves ne connaissait plus de bornes. D'autres cependant étaient pires que celui-là. Tel se rendait populaire en prêtant de mauvais livres. « Tel autre, un surveillant, avait dans ses matelas un recueil de gravures obscènes. Il permettait aux grands, dont j'étais, dit Gratry, d'entrer dans sa chambre, un à un, pendant son absence, pour les regarder à l'aise. » Quant au chef de l'institution, continue-t-il, il le prit un jour à part, et lui dit : « Mon cher, je ne suis pas plus bigot que vous, et je ne crois pas plus que vous à tout cela : cependant je vous demande de communier à Pâques : cela est à propos dans ce temps-ci. » — L'abbé (le Frayssinous était alors ministre de l'instruction publique. — A quoi l'élève répondit : « Je ne dis pas que je ne crois pas ; je dis seulement que je ne communierai pas •. »