‹ Le pere Gratry, 1805-1872Chapitre 170 sur 263 · Cf. E. l.ocanuot. La jeunesse de Montalembert, ch. viii · texte numérisé non relu

Cf. E. l.ocanuot. La jeunesse de Montalembert, ch. viii

2. La Murale el la Loi de l'histoire, t. 11, p. 62 et suiv., p. 110, 111.

moderne. Malheur, au contraire, reprend le P. Gratry, au puissant qui abuse du faible et qui l'exploite au lieu de l'aider à s'élever! Cet égoïsme meurtrier recevra son châtiment. Une révolution se prépare, plus importante que l'émancipation des communes. Des syndicats se forment; les ouvriers s'associent pour se défendre; qu'ils usent, au besoin, de cette arme dangereuse qu'on appelle le droit de grève; qu'enfin le suffrage universel fasse du pouvoir politique un instrument au service des petits, assez fort pour les affranchir de la tyrannie du capital! Telles sont les vues libérales et chrétiennes du P. Gratry sur la question sociale. Elles se présentent en ordre dispersé, plutôt que liées entre elles et systématisées. Elles circulent à l'état diffus, plutôt qu'elles ne sont condensées en formules précises. Enfin, elles se maintiennent dans la sphère théorique et n'entrent guère dans les applications pratiques. Mais, à la lumière de la raison et du christianisme , elles ont le singuKer mérite de bien poser le problème, de pousser vigoureusement à une solution et d'indiquer à grands traits la marche à suivre. Quelques-unes ont pu paraître hardies pour le temps. Aujourd'hui, elles sont généralement admises. La mémorable Encyclique de Léon XIII Sur la Condition des Ouvriers en a consacré la justesse. Ne proclame-t-elle pas, elle aussi, les droits des travailleurs, reléguant au second plan l'idée de charité, au sens restreint où on l'entend d'ordinaire, mettant au premier celle de justice? N'appelle-t-elle pas de ses vœux V organisation professionnelle, qui, en groupant les faibles, leur permet de se défendre contre les forts? Enfin, n'invite-t-elle pas l'État à intervenir, par des lois générales sur le travail, pour protéger les petits, préserver le foyer domestique, assurer la liberté religieuse^? C'est un honneur pour le P. Gratry d'avoir eu le sentiment si net et si vif delà crise que nous traversons, l'intuition des remèdes à nos maux, et d'avoir, pour ainsi dire, pressenti des enseignements

1. Cf. La Morale, etc., t. II, p. 109-1 IP., 120-122, 312-313.

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d'une portée incalculable, et qui ont donné au monde une orientation nouvelle. On doit le ranger parmi les initiateurs de ce qu'on a appelé « l'évolution politique et sociale de FÉglise » , parmi les précurseurs de nos démocrates chrétiens. Pour être tel, il n'avait eu qu'à méditer l'Évangile et à suivre les inspirations de sa foi et de son cœur.

Mais, qu'on me permette de le dire, il me parait dupe d'une illusion, quand il voit, même dans le premier mouvement de la Révolution, un élan vers la vraie et complète justice, vers une liberté durable, vers le règne de Dieu; en un mot, un courant chrétien dont la source est divine, et qu'il nous invite à reprendre.

Sans doute , le sacrifice volontaire de leurs privilèges, accompli par les deux premiers ordres, la suppression de beaucoup d'abus et d'iniquités, ont été un immense bienfait social et un progrès vers la justice. Sans doute aussi, les idées de liberté, d'égalité et de fraternité sont d'origine chrétienne. Mais il ne faut point s'y tromper. Ceux qui, à travers le xviii^ siècle, s'en firent chez nous les apôtres et les missionnaires, ne furent point les chefs du clergé, ni les représentants de l'Église. Soit respect de l'autorité et de l'ordre établis, soit attachement humain aux avantages de leur situation, probablement pour ces deux raisons à la fois, ils ont laissé à d'autres le mérite et l'honneur de l'initiative réformatrice. Leur pensée et leur zèle sont allés ailleurs. La prudence timide, la résignation passive, l'inertie et la routine ont été, depuis deux siècles, le défaut dominant des catholiques français. Le plus souvent, admirables d'honnêteté, de noblesse morale; de charité et de dévouement, ils ont horreur d'être dérangés de leurs habitudes; ils aiment à coucher tranquilles sur les positions anciennes et à dormir sur l'oreiller des opinions toutes faites. Dans le domaine de la critique historique et de l'exégèse, ils ont été troj)

longtemps devancés et traînés, pour ainsi dire, à la remorque de leurs adversaires ^ . Dans le domaine politique et social, ils représentent également ce qu'on a appelé <( l'esprit conservateur », qui n'est parfois que l'esprit stationnaire et arriéré. Ils oublient que la loi de ce monde est l'effort et la lutte continuelle. Pendant qu'ils s'immobilisent dans leur demi-sommeil, des gens actifs et remuants prennent la tête du mouvement, la gardent et en faussent la direction, au grand dommage de l'Église et du pays. C'est ce qui est arrivé au siècle dernier et de nos jours.

Ah! si, au siècle dernier, la France avait compté beaucoup d'évêques tels que les Manning, les Gibbons, les Ketteler, les Vaughan^, quel changement dans la marche de l'évolution sociale, et quel triomphe pour le catholicisme ! Mais de pareils hommes nous ont manqué. Il est arrivé alors ce qu'on a vu encore de notre temps : les premiers prédicateurs et les plus actifs propagateurs des réformes ont été, au siècle dernier, des « philosophes »

1. Me' d'HuIst, dans sa remarquable étude sur Renan, explique en partie la chute de cet esprit flottant et aventureux par l'écart qui régnait alors entre le progrès de l'apologétique et le développement de la science indépendante (p. 13 et 14).

"i. Qu'on lise le discours prononcé par le cardinal Vaughan, discours d'une hardiesse tout apostolique, prononcé à l'inauguration de la conférence de Stockport, le 28 août 1899. D'après lui, si les pauvres, en Angleterre, sont tombés dans un tel état de misère, de malpropreté, d"ivrognerie et d'irréligion, c'est moins leur faute que celle des hautes classes. Ils subissent les conséquences des vices des riches dans le passé. -C'est le résultat naturel de la philosophie utilitaire, de l'individualisme excessif qui se substituèrent au xvi' siècle à l'état de choses institué par le catholicisme. A la classe riche de réparer le mal qu'elle a fait. Il est fâcheux qu'elle ne s'y résigne que contrainte par les agitations de la rue, et par l'action des grèves. Le cardinal prend une autre voie. Il fonde des associations paroissiales destinées à rapprocher pauvres et riches ■dans les mêmes clubs. Il rend témoignage que beaucoup de catholiques ont répondu à son appel. Ils ont abandonné le monde joyeux de la mode, écarté les plaisirs coûteux, quoique légitimes, arrêté les fiais de leurs équipages, sont rentrés dans le silence et la solitude, « pour consacrer leur temps, leurs efforts personnels et leurs ressources à ce que le monde appelle la lie de l'humanité, — le pauvre ». Voilà la Révolution chrétienne, vraiment pacifique et bienfaisante! (Cf. Revue du Clergé français, 15 novembre 1899. Article de M. l'abbé de lacger. i

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et des économistes, et, en ce siècle, des piiblicistes ou des démocrates généralement étrangers ou hostiles au christianisme. Qu'ils le reconnaissent ou ne le reconnaissent pas , leurs idées progressives ont été empruntées à l'Évangile. Cette àme de vérité, qui soutient leur doctrine, malgré les erreurs et les paradoxes qu'ils y mêlent, a été leur force et la cause de leurs succès. Mais, en passant par des intelligences détachées du christianisme, elle a subi une altération et une déformation profondes. Les mots sont les mêmes ; mais ils ne rendent plus le même son et n'ont plus le même sens. A qui y regarde de prés, la doctrine est devenue absolument méconnaissable. Voilà pourquoi elle ne porte que des fruits rares et qui ne mûrissent pas.

La .source vitale a été empoisonnée dès l'origine. Les Constituants s'isolent en effet des principes religieux pour ne relever que de la « raison ». Ils veulent organiser la société en dehors de toute autorité divine. Ce rationalisme exclusif vicie en partie leurs meilleurs projets et les condamne à un avortement final. Il les a conduits peu à peu aux lois irréligieuses et antisociales.

Ainsi, la liberté est, avant tout, pour eux, l'indépendance à l'égard de Dieu. Leurs délibérations s'ouvrent par une déclaration des droits de l'homme. Des droits de Dieu, nulle mention. Voilà donc l'homme substitué à Dieu comme source unique de tout droit, de tout pouvoir, de toute moralité. Tel est le principe premier de la Révolution. Il s'ensuit que la liberté, sincèrement proclamée, ne peut pas vivre. Car le droit et la justice, déchus de leur trône céleste, ne sont plus représentés que par la loi. Or, la loi n'est que l'expression changeante de la volonté du grand nombre. Ainsi, sous couleur de liberté, s'établit une tvraunie anonyme, qui pèsera, sans aucun contrepoids d'en haut, sur les individus désormais isolés et sans défense, sur les familles et jusque sur les consciences. Ainsi périt la liberté.

Elle succombe encore d'une autre façon. Les réformateurs méconnaissent le dogme chrétien de la chuta

et de la corruption originelles ; ils s'imaginent, avec Rousseau, que l'homme nait bon et raisonnable et que, par suite, il suffit de décréter la liberté. Les faits leur donneront un terrible démenti. Les pires esclavages, nous les portons en nous-mêmes, comme dit Renan. Il faut d'abord conquérir la liberté intérieure. Toute émancipation extérieure et politique n'est bienfaisante qu'autant que l'homme est maître de ses passions et capable de se gouverner lui-même. Or, il n'est tel que sous l'empire de la loi de Dieu. Réduit à lui-même, il est trop méchant pour être Hbre, et il devient fatalement esclave et au dedans et au dehors. Il faut être aveugle pour ne point le voir^

L'égalité est une idée purement chrétienne. Fils d'un même Père, qui est aux cieux, frères en Jésus-Christ, appelés à la même béatitude, le même modèle est proposé à notre imitation; le même type de perfection divine et humaine pose, pour ainsi dire, sous les yeux de tous. Nous sommes invités à monter, monter toujours, jusqu'à la taille idéale de l'Homme-Dieu. Finalement, si nous le voulons, nous serons tous divinisés. Ainsi, en vertu d'une série d'ascensions indéfinies, l'égalité chrétienne s'établit par en haut sur les sommets de la moralité. C'est, en effet, la valeur morale qui constitue la vraie valeur de l'homme. Or, la doctrine rationaliste ne

1. M. Brunetière rappelait récemment avec une admirable éloquence que la liberté n'est entrée dans le monde qu'avec le christianisme et que la justification ne s'en trouve que dans le christianisme. « Les Grecs et les Romains se sont comme enivrés du mot, ils n"ont ni connu, ni conçu la chose... Chez eu.x, ni la femme, ni le fils dans la famille n'étaient libres comme nous l'entendons, ni le citoyen dans la cité, ni l'esclave dans la société générale des hommes de ce temps. N'est-ce pas ce qu'oublient trop aisément, de nos jours, les dilettanti qui se font un jeu aristocratique et dangereux d'opposer à la simplicité de la morale chrétienne les beautés paradoxales du stoïcisme ou de l'épicurisme'? La morale, ou plutôt les morales de l'antiquité supposaient toutes ou, comme on dit aujourd'hui, postulaient toutes l'esclavage. La liberté ne s'y définissait que dans son rapport et par oppo.sition à l'esclavage. Être libre, c'était, à Rome, n'être pas esclave. L'organisation tout entière de la société civile, politique, économique, religieuse, ne s'entretenait, ne durait que par l'esclavage. » Les raisons actuelles de croire. (Discours prononcé à Lille, le 15 novembre 1900.)

tient point compte de ce point de vue. L'idée chrétienne, arrachée du sol qui Fa vue naître et privée de la sève originelle, se déprime aussitôt. Transplantée sur le terrain civil et politique, elle produit quelques réformes heureuses sans doute; dans l'ensemble pourtant, elle n'ahoufit qu'à un leurre et à une duperie. On a beau l'aire : l'ouvrier n'est point l'égal du patron, ni le pauvre du riche, ni l'électeur du député. La diversité des dons et des aptitudes entraîne inévitablement une grande inégalité de fortunes et de situations. Par suite, une hiérarchie naturelle s'impose dans la société. Mais, comme elle est contraire à la théorie, elle suscite des révoltes. De là, une tendance générale chez nous à rabaisser, à mettre, autant que possible, au ras du sol, c'est-à-dire de la médiocrité, tout ce qui dépasse le niveau moyen par le talent, par la richesse, par le pouvoir. Le démocrate qui désespère de monter en grade, tâche de faire descendre les autres. La supériorité morale elle-même finit par offusquer; elle devient un objet de méfiance et on la persécute. On exile Aristide, parce qu'on se fatigue de l'entendre appeler le Juste. Ainsi périt à son tour l'égalité.

Enfin, qu'est-ce que la fraternité humaine, qui n'a point ses racines dans la paternité divine, qui ne s'entretient pas et ne s'alimente pas à l'amour de Dieu? « Nos laideurs sont telles qu'il nous est impossible, sans un surnaturel secours de Dieu, de nous aimer les uns les autres *. » Notre fond naturel est l'égoïsme; les intérêts et les passions font de l'homme un loup pour l'homme. De là des haines, des divisions et des conflits qui mettent aux prises les individus et les classes, riches et pauvres, patrons et ouvriers. La fraternité sans Dieu n'est qu'un rêve.

Toutes ces faillites successives sont le terme naturel du premier, et non pas seulement du second mouvement do la Révolution. Sans doute, ce mouvement eut quelque chose de généreux et d'humain au début, mais il devait

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