‹ Le pere Gratry, 1805-1872Chapitre 174 sur 263 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

ESSAI d'action sociale. — LA LIGUE DE LA PAIX

Écrire, c'est agir. « De grandes pensées, de belles vérités, a dit excellemment Sainte-Beuve, écrites et fixées avec éclat, ne sont-elles pas aussi des actions, moins promptes, il est vrai, mais permanentes et éternelles? Proposées à tous ceux qui les lisent, elles sont des germes incessants d'actions pour l'avenir. »

Ces germes, le P. Gratry ne cessait de les répandre, et il avait la joie de les voir lever.

On sait combien la plupart des hommes, préoccupés avant tout de leurs intérêts personnels, sont inattentit's , indifférents ou facilement résignés aux maux d'autrui.

Non qu'ils soient, à proprement parler, insensibles; mais la bonté et la pitié sommeillent au fond de leur cœur. Le moyen de pénétrer jusque-là et de faire jaillir la source d'émotion? Le moyen, au milieu du tourbillon qui les emporte, d'atteindre, sous la couche plus ou moins profonde des soucis mesquins et journaliers, la libre délicate, le point intime et central do leur humanité, qui, le plus souvent, reste comme enveloppé et s'ignore lui-môme? Il n'y en a qu'un, et c'est le secret dos vrais écrivains, comme des grands orateurs et des grands artistes : il faut avoir beaucoup d'àme. Le P. Gratry était

tout âme, et il se mettait tout entier dans sa parole et dans ses écrits. De là cette force si pénétrante de ses idées et de ses sentiments. L'action en était continue et irrésistible comme celle du ferment dans la pâte. Elle tendait à envahir toute la masse.

Ces appels chaleureux aune croisade nouvelle, aune croisade universelle contre la misère, contre l'iniquité spoliatrice et contre la guerre, que de contemporains se souviennent de les avoir entendus et d'en avoir été remués à fond! Comme des coups de clairon, ils sonnaient le réveil des énergies endormies, suscitaient les bonnes volontés, leur donnaient le branle en vue de les appliquer au travail et à l'effort commun. Des hommes de tout âge se levaient, venaient trouver l'apôtre, mettaient à sa disposition leurs talents et leur fortune. Ainsi se vérifiait à son égard une juste et profonde observation qu'il avait faite : « Si quelqu'un ne tient pas à la terre, et tient vraiment au ciel, si quelqu'un des victorieux et des transformés vit et opère pour élever en effet la terre et bénir les hommes, les âm^s le sentent, les âmes vont aux désintéressés; les âmes vont à cet homme, et lui donnent tout, et ce qu'elles ont et ce qu'elles sont. Certes, ces instruments du ciel sont très rares; — je dis les instruments complets et les désintéressés manifestes ; mais à ceux-là tout est donné i. » « Si le P. Gratry, disait un jour l'un de ses plus intimes amis ~, avait été un organisateur et un général en chef dans la mesure où il était un penseur et un contemplatif, on ne sait ce qu'il aurait pu entreprendre. Ce sont des millions qui auraient afflué vers lui. » Mais il n'était pas né organisateur; ses idées ne se cristallisaient pas en conceptions pratiques; l'esprit de suite, le savoir-faire de l'homme d'action lui manquaient. Il a dû laisser à d'autres le soin de récolter la moisson dont il avait jeté les germes. Il fut un excitateur et un éveilleur d'âmes : sa part reste assez belle ^.

1. Comment, sur l'Évang. selon saint Mallhieu, t. II, p. 112.

2. LeR. P.Mariote, alors supérieur du noviciat de l'Oratoire, à Tours.

3. Ce rôle avait commencé de bonne heure, si l'on en juge par ce qu'il

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Sous son inspiration, deux jeunes Oratoricns , deux disciples de la première heure, le P. Adolphe Perraud et le P. Lescœur se dévouaient à la cause de l'Irlande et de la Pologne. « Ne vous lassez pas, leur disait-il, de vous faire les avocats des persécutés et des opprimés. » Le poignant tableau de \ Église catholique en Pologne sous le gouvernement russe, tracé par le P. Lescœur et paru sous sa forme première en 1860, eût ému Topinion, si trente années de plaintes, monotones hélas! comme la persécution elle-même et comme la douleur, ne l'eussent à la longue fatiguée. L'éloquence enflammée de Montalembert lui-même ne parvenait plus à la soulever, et les gouvernements n'étaient pas assez chrétiens pour intervenir par des représentations au nom de la justice et de la pitié. Toute bonne action n'en porte pas moins son fruit, tôt ou tard. La condition des Polonais s'est adoucie peu à peu. Quant au P. Adolphe Perraud, il partait pour l'Irlande , voyait de ses yeux les blessures saignantes de cet autre peuple martyr, interrogeait sur place les témoins véridiques et dans ses deux vplumes intitulés V Irlande contemporaine, il dressait, pièces en main , un réquisitoire accablant pour les bourreaux. C'était, pour ainsi dire, le commentaire parles faits des paroles indignées de Burke, définissant le système d'abominable oppression appliqué à l'Irlande : « En fait d'ignoble perfection, c'est, disait-il, le plus remarquable instrument d'iniquité qui ait jamais été élevé, une machine d'une adresse rare et d'un travail achevé, aussi beau pour l'oppression, l'appauvrissement d'un peuple, et l'avilissement, en sa personne, de la nature humaine, que tout ce ({ui a jamais été produit par l'ingénieuse perversité d(î l'homme i. » D'autres voix, celles de l'abbé

écrivait à Montaleinbert, le 1" juillet 1856. 11 lui demandait un travail sur l'oppression religieuse en Suède. « L'n de vos articles de Y Avenir sur la Suède, il y a vingt ans ou plus, ajoutait-il, coniniento par moi en classe de rhétorique au l'etit Séminaire de Strasbourg, a suscité le brave et courageux abbé liernardt, qui est comme l'apôtre de la Suède en ce moment. » — (Lettre inédite.) 1. Burke' s U'orAs, p. S7.

Perreyve en particulier, faisaient écho à celles-là et vengeaient la justice et l'humanité outragées.

Et ce n'étaient pas seulement ses disciples que le P. Gratry stimulait et lançait ainsi dans l'action sociale. En juin 1857, Montalembert, combattu par le gouvernement impérial, avait échoué aux élections. Le P. Gratry s'eniT pressait de l'en féliciter. « Les grands cœurs et les grands esprits, lui écrivait-il, ont aujourd'hui mieux à faire que de s'occuper de politique. Vous le voyez, c'est de morale qu'il faut s'occuper et de science sociale, et de la vie évangélique à introduire dans la vie sociale. C'est l'état général de l'Europe et du monde entier qu'il faut considérer et améliorer. C'est le royaume de Dieu et la pleine civilisation chrétienne qu'il faut prêcher et provoquer. Et qui est appelé à cela, qui le peut, qui a reçu de Dieu les plus riches dons, les plus nobles forces pour y contribuer, si ce n'est vous?... En vous débarrassant du fardeau de la politique et de sa poussière inutile, la Providence vous dit : « Montez plus haut, » Ascende superius. Montez à une action et à une influence plus générale, plus étendue, plus efficace sur l'Europe et sur le monde. Il y a lieu, en ce sens même, à un grand effort moral, à une agitation, à une ligue pour faire faire au monde un progrès. Vous voici appelé à être un des plus puissants chefs de cette ligue... ^.»

On sait si de pareils appels retentissaient dans la grande âme de Montalembert. On peut dire que, depuis longtemps, il les avait entendus et devancés.

Cependant, le P. Gratry ne s'est pas toujours contenté d'agir par ses écrits, et par ceux de ses disci^^les et de ses amis. Il ne s'est pas toujours renfermé dans sa cellule. Un jour, il en sortit; il se produisit au dehors,

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