La Paix, p
Voici, enetïet, que le commerce, l'industrie, les chemins de fer et le télégraphe rapprochent les peuples et les acheminent visiblement vers l'unité. Déjà, depuis quarante ans, beaucoup de questions litigieuses ont été résolues par voie d'arbitrage. On se souvient de la médiation pacifique de Léon XIII appelé à trancher, en 1885, le différend entre l'Espagne et l'Empire allemand à propos des Carolines. Pourquoi cet exemple ne se renouvellerait-il pas? En resterons-nous toujours au droit païen, dont se prévalait Bismarck : (( La force précède le droit? » Est-il défendu d'espérer que le christianisme finira par triompher de la barbarie et qu'un jour, grâce à lui, dans les relations internationales, le droit précédera la force?
Ces hautes et nobles idées ont rallié des hommes d'opinion et de foi les plus opposées : non seulement des poètes tels que Lamartine et Victor Hugo, mais des philosophes tels que Kant, Stuart Mill, Jules Simon; des jurisconsultes et des économistes tels que Bentham, Cobderi, Bastiat; des politiques tels que Gladstone; des chrétiens tels que Pascal et le P. Gratry . Est-ce que récemment, le chef absolu de cent vingt millions d'hommes, le tzar Nicolas II, avec la spontanéité d'un grand cœur, ne s'en faisait pas le porte-voix et n'en poursuivait-il pas la réalisation au congrès international de La Haye, par son projet de désarmement des peuples? Le pape Léon XIII n'a-t-il pas encouragé et consacré de toute son approbation cette généreuse initiative?
Elle s'était déjà produite, sous une autre forme, en 1867. Des esprits élevés, en complète communion de pensées sur ce point, fondèrent la Ligue internationale de la Pai.r. Ils voulaient se concerter pour aviser aux moyens pratiques de rendre la guerre plus rare et plus difficile, de réduire les armées permanentes, d'éteindre les haines nationales et confessionnelles, de soumettre les conflits d'intérêts entre les nations à des arbitres souverains. Sous le môme drapeau se réunissaient ainsi des saint-simoniens, tels que Michel Chevalier; des rationalistes, tels que Laboulaye et Jules Simon, de Molinari; un ministre
340 Lie rKllK GUATUV .
protestant, Martin Paschoud, le grand rabbin Isidor, Jean Dolfiis, le célèbre iii>lustriel do Mulhouse, des religieux et des prêtres, tels que le P. Hyacinthe, du Carmel, le P. Gratry, les PP. Adolphe et Charles Perraud, de l'Oratoire. Les adhésions ai'lluaient de toutes parts, brillantes et nombreuses. Quinze cents députés de divers parlements avaient donné leurs noms. En 1869, le secrétaire général, M. Frédéric Passy, annonçait que des têtes couronnées, des princes et des princesses lui adressaient des encouragements chaleureux. Ces encouragements venaient, en particulier, des impératrices de France et d'Autriche, des reines d'Angleterre, de Prusse, de Belgique. On eut dit que les fossés qui séparent les peuples allaient se combler.
On devine l'enthousiasme du P. Gratry. Il se jeta tout entier dans le mouvement *.
La ligue ne ralliait cependant pas tous les sufTrages. Pure utopie! disaient les sceptiques et les politiques en haussant les épaules... Il serait naïf de la prendre au sérieux. La guerre est vieille comme le monde; elle durera autant que lui. — La plupart des catholiques se tenaient sur la réserve, plutôt défiants que favorables. Sans aller, avec Joseph de Maistre, jusqu'à glorifier la guerre comme une loi divine et comme un moyen de rédemption par le sang, ils l'estimaient inévitable, tant que régneraient ici-bas le péché et les passions. Épreuve ou châtiment, l'humanité devait s'y résigner. D'autres, avec le maréchal de Moltke, la regardaient comme une école de haute vertu et de sacrifice, où l'homme s'élève
l. Qu'on en jus^e par cette vibrante réponse qu'il fait au premier appel de M. Frédéric Passy :
. Paris. 18 mai 1867.
« Cher Monsieur et bien digne ami, Je veux être le premier adhérent à votre généreuse entreprise.
• Je serai ainsi dans cette œuvre contre la guerre ce qu'était La Tour d'Auvergne dans l'arm'^e franeaiso : pre.iiier gi-in.irlier do Krance!... •■
Et s'il n'accepte pas d'être membre du Comité, c'est qu'il lui est impossible d'assister aux séances. (Lettre publiée par M. Frédéric Passy, Journal des Économistes, septembre 18U8.)
et se virilise jusqu'à être prêt à donner sa vie pour une idée, pour l'accomplissement d'un devoir, pour l'honneur et la patrie. Pour ces raisons diverses, l'abstention des catholi(|ues était générale. Il s'ensuivit que les protestants prirent la direction de la campagne.
Le journal le plus écouté du clergé français et le plus redoutable 9UX adversaires de l'Église était alors r6//2/r(?;'5. Il avait reçu mission de monter la garde autour des intérêts catholiques et il s'en acquittait, à ses risques et périls, avec une vigilance, un courage et un zèle infatigables. Ce n'était pas un chien muet. Il savait gron 1er, aboyer, mordre au besoin et la dent était dure. A force d'être sur le qui-vive, il avait aussi l'humeur inquiète, susceptible et agressive. Cette réunion d'hommes de confessions diverses ne lui dit rien qui vaille. Cette tolérance réciproque et cet accord extraordinaire en dehors des divergences dogmatiques, fît ombrage à sa foi. N'était-ce pas un acheminement à l'indifïerence religieuse? Il le crut et jeta le cri d alarme. Bientôt, certaines paroles imprudentes et équivoques parurent justifier ses ciaintes. Dans une réunion publique, à Lyon, le pasteur Martin Paschoud disait au P. Hyacinthe : « Je ne sais pas si je suis catholique; mais je ne sais pas si vous n'êtes pas protestant. » Ell'usiond'un moment, mouvement lyrique, qui ne tirait pas à conséquence sans doute, mais dont l'efiet fut déplorable. Ce n'étaient pas seulement les haines confessionnelles, c'étaient les barrières dogmatiques ellesmêmes qui paraissaient tomber. De son coté, pour ne pas se laisser vaincieen amabilité, le P. Hyacinthe, dans une assemblée plénière tenue à Paris, le 2i juin 1869, rendit un public hommage, dans un magnifi(|ue discours, à l'action civilisatrice de la religion juive et de la religion protestante. A l'entendre, on crut qu'il mettait sur le même pied l'Église, la synagogue et le temple de Luther. A tort ou à raison, — à tort, selon nous, — ses paroles furent ainsi interprétées ^. Elles firent scandale. Pendant
I. En voici le texte autlientique : « C'est un fait cclalant qu'il n'y a de
que les journaux du boulevard s'en amusaient, les journaux catholiques et surtout VUnivers éclataient en protestations indignées.
Le P. Gratry était trop en vue pour ne pas attirer Fattention. Il avait reçu des éloges dont il dut payer la rançon un bon prix. Louis Veuillot remarquait malicieusement que, dans cette réunion, « sa soutane brodée de laurier toujours vert avait été un peu éclipsée par la bure du Carmel ». Il le criblait de traits et de brocards, et finalement demandait s'il avait prétendu représenter l'Église et l'Oratoire.
Ces attaques eurent un retentissement d'autant plus considérable que YUnivei^s était l'oracle de la plus grande partie du clerg-é. Le P. Pététot, supérieur général de l'Oratoire, en fut ému. Il savait que la plupart des lecteurs jugent hommes et choses d'après la feuille qu'ils ont lue le matin. Il craignit que de cette regrettable affaire il ne rejaillit sur la Congrégation dont il avait la charge quelque discrédit fâcheux. Sous le coup de cette impression et de ses responsabilités, il crut devoir passer outre à tant délions qui l'attachaient au P. Gratry, et, le cœur déchiré, il le blâma publiquement dans Y Univers^.
l)lace au soleil du monde civilisé que pour les trois sociétés religieuses : le catholicisme, le protestantisme et le judaïsme! »
Cette phrase déchaîna la tempête. Telle était la surexcitation des esprits qu'ils s'emportèrent violemment contre la constatation d'un lait historique et indéniable.