Voici la lettre adressée à Louis Veuillot
« Monsieur, Le nom de l'Oratoire se trouvant mêlé au bruit qui se fait en ce moment autour de la Ligue de la Paix, je craindrais, en gardant le silence, de paraître accepter, pour ma Congrégation et pour moi, iinc solidarité que je désavoue en son nom et au mien.
« Pour expliquer ce désaveu, au premier abord assez inexplicable, je dois dire ([ue j'ai ignoré complètement à l'avance et connu seulement par les journaux, et après leur accomplissement, les ditïérents actes par lesquels deux membres de l'Oratoiro ont paiticipé aux opérations de cette Ligue. Ces deux Pères (le P. Gratry et le P. Charles Perraud), appuyés sans doute sur la droiture incontestable de leui-s intentions, ce qui n'est pas tout dans la vie, ont cru pouvoir s'abstenir, vis-à-vis de moi, de toute communication préalable à cet égard. Vivant du reste, depuis plusieurs années, hors de l'Oratoire, et, par suite, sans rapports habituels avec la communauté et son supérieur, ils se sont facilement
Ce désaveu public tomba comme la foudre sur le pauvre P. Gratry.
Il n'avait eu que les vues les plus élevées et les intentions les plus droites. Le coup était d'autant plus douloureux. Il en fut blessé et meurtri. Il souffrait doublement , et de ce blâme éclatant, que lui infligeait une autorité vénérée, et du brusque ébranlement de ses espérances, qui se heurtaient tout à coup à l'immense difficulté des choses. Son rôle était fini à la Ligue de la Paix. Sa tentative d'action sociale, sa première campagne au grand soleil, échouait tristement. Elle ne lui rapportait que mécomptes et humiliations. Croix lourde et imprévue pour une nature aussi ardente. Sans doute , la croix est le grand moyen de régénération et l'instrument de progrès par excellence. On le sait; mais, en pratique, lorsqu'elle se présente, que de foi et de vertu ne faut-il pas pour l'accepter, telle qu'elle est ! Le P. Gratry en fit l'épreuve et ne s'y résigna qu'après de longues et pénibles luttes.
Une année après, la Ligue elle-même s'effondrait au milieu des désastres de la patrie.
Le Congrès de La Haye, qui a repris l'idée, ne semble pas avoir été plus heureux. Les écrasantes charges du militarisme continuent de peser sur les peuples ; aucune mesure efficace n'a été prise pour empêcher la guerre. L'égoïsme des forts résiste à l'esprit de justice et de charité. Il ne veut pas mourir. L'animal de proie ne consent pas à renoncer à ses appétits et à ses convoitises. Les conférences de La Haye auront été, elles aussi, une noble et inutile tentative : après comme avant, la violence est la reine de ce monde.
Ainsi, la liberté de l'homiiif ne cesse pas de faire obs-
persuadé qu'ils pouvaient agir avec plus de liberté et d'indépendance. « Ces explications toutefois ne détruisent pas la peine qu'ils m'ont causée, contre leur intention et même à leur insu ; elles ne me dispensent pas non plus de m'en infliger une autre aussi vive, celle de protester publiquement contre la conduite de deux confrères que j'aime, ils n'en sauraient douter. Ils comprendront du moins que le sentiment d'un devoir grave à remplir a pu seul m'}- déterminer. » ( Univers, II juillet 1869.)
3ii LE PERE GRATRY.
tacle à la volonté de Dieu et à la loi du progrès. Les germes semés à pleines mains par la Providence croissent, se développent et se multiplient dans le monde physique. Dans le monde moral, ils sont le plus souvent foulés aux pieds et étouffés par la sottise et la malice humaines. Aussi, le monde n avance-t-il que lentement, parce que l'œuvre du bien, sans cesse entravée, est toujours à recommencer. Il avance poui tant, parce que l'amour est plus fort que la haine et que la mort, et que, fiualement, le mal est destiné h être vaincu par la grâce de Dieu. « Il faut donc espérer ets'uuirdans l'espérance, écrivait le P. Gratry àMontalembert. Les chrétiens, selon le mot admirable de Duguet, se font grand scrupule de pécher contre la foi; ils ne se font aucun scrupule de pécher contre l'espérance!... La foi, l'indomptable espérance d'une seule âme, a tout sauvé au quinzième siècle. Soyons dix à croire, à espérer, à youloir la même chose, et tout sera sauvé ' ! »
N'est il pas touchant de voir Taine, vieilli et désabusé de bien des choses, aboutir à la même conclusion : «~ Je crois sérieusement, disait-il à deux de ses disciples tout étonnés de cette confidence, que le monde va au mieux, que le bien est une réalité, et c'est ce qui fait que je puis m'associer en toute sincérité d'âme à la prière des humbles : Adveniat regnum tuum^. y
Le généreux chrétien qui s'appelait Ozanam, n'a-t-il pas écrit de son côté : « Je crois au progrès des temps chrétiens; je ne m'effraie pas des chutes et des écarts qui l'interrompent. Les froides nuits qui remplacent la chaleur des jours, n'empêchent pas l'été de suivre son cours et de mûrir les fruits. »