CHAPITRE XX
Toute la philosophie sociale du P. Gratry, avec ses larges aperçus, ses aspirations et ses illusions touchantes, avec le sentiment d'immense pitié qui l'imprègne, pour ainsi dire, et l'attendrit, est sortie, on le sen», du cœur sacerdotal de l'écrivain plus encore que de sa haute intelligence. C'est à cette source intime et surnaturelle, d'où jaillit l'admirable flot de ses pensées, de son éloquence et de sa poésie, qu'il faut maintenant pénétrer pour expliquer la puissance rayonnante et la fécondité de son action apostolique.
L'amour fait les apôtres comme il fait les saints. Voyez saint Paul, saint François d'Assise, sainte Thérèse, saint Vincent de Paul ! La grande nouveauté du christianisme, en effet, ce qui en fait la force triomphante et indéfectible, c'est qu'il est la religion de l'amour, la manifestation prodigieuse de l'amour de Dieu pour les hommes, et la réponse du cœur de l'homme au cœur de Dieu. Touchée de la tendresse infinie qui l'a prévenue, l'âme sort d'elle-même, s'élance vers son Père céleste, et s'attache à lui comme au principe vivant de tout bien. En lui et pour lui, elle aime tous les hommes comme une famille de frères, formés à l'image du même Créateur et rachetés du même sang, le sang de Jésus-Christ. Ces deux amours ne font qu'un et ne peuvent se séparer. L'amour du prochain conduit à l'amour de Dieu, comme l'amour de Dieu engendre l'amour du prochain. Mais
il est des cœurs que la divine pitié pour les misères humaines saisit et étreint davantage comme d'une poignante couronne d'épines. Le P. Gratry était de ceux-là. Volontiers il eût fait sien le beau mot de J.-J. Ampère : « Je posséderais tout ce qu'on peut désirer pour être heureux; il me manquerait toujours le l)onheur d'autrui. »
Le fond de son âme était bien la pitié. Et, si Ton cherche quelle fut la grande force impulsive et directrice de sa vie, le principal aliment de son zèle, son soutien parmi les épreuves, on trouve partout, avec l'amour de Dieu, la sainte compassion pour les souffrances et les détresses des hommes. C'est elle qui lui inspire, à vingt ans, l'idée de se dévouer à les éclairer et à les consoler; et, quand il se sent retenu et comme enlacé aux fibres les plus délicates par les liens infiniment doux d'un amour pur, élevé, profond, c'est elle qui le soulève au-dessus de lui-même, qui lui donne le courage de s'afïranchir et de « couper la principale artère de son cœur )». Pour le mettre en mesure de parler aux savants, de leur démontrer l'union possible de la science et de la foi, elle le pousse à l'École polytechnique et l'engage dans un effort d'intelligence et de volonté extraordinaire. A Strasbourg, malgré des répugnances naturelles, elle le plie à la discipline de la vie commune ; elle le portera jusqu'à accepter la réclusion et comme fenseveïissement de tout son être au Bischenberg. Et quelle passion de travail elle allume chez lui et ne cesse d'entretenir, jusqu'à la fin, travail <( accompagné de prières et de larmes, en vue d'obtenir un peu de lumière chaude et vivifiante » pour les ignorants et les égarés ! Au collège Stanislas, à l'École normale, elle lui souffle une activité admirable. C'est elle qui lui fait ontreprendre la restauration de l'Oratoire. Elle a été l'Ame de tous ses ouvrages comme de tous ses discours, et elle leur communique un pathétique pénétrant, contagieux, irrésistible. De même que , dans les belles œuvres musicales, la variété infinie des sons se déploie autour d'un
motif unique, de même, un sentiment puissant et fécond domine cette vie entière, en fait l'unité et Tharmonie, la charité.
On se souvient de la crise terrible que le jeune Gratry traversa à l'Ecole polytechnique , crise de ténèbres intérieures, de tristesse mortelle et de découragement. Ni la prière, ni la communion, ni « la vigoureuse saveur de la sainte Écriture » ne suffirent à le ranimer. Il est remarquable qu'il n'en soit sorti, comme saint Vincent de Paul d'une épreuve analogue, que par un mouvement d'amour pour le prochain i.
Dans cette agonie mystérieuse qu'il subit, en effet, et où parurent sombrer toute espérance et toute joie, la vie lui revint peu à peu sous forme d'amour, non point d'amour mystique et solitaire d'un Dieu caché, régnant au loin dans un ciel invisible ; mais sous forme damour pour ses frères, présents et visibles sur la terre. « Vous cherchiez, dit-i], à memettre au cœur, ô Jésus, votre loi, telle qu'elle est déclarée dans l'Évangile, loi d'après laquelle seule on sera rejeté ou sauvé, loi dans laquelle
I. « Saint Vincent de Paul, a-t-il écrit lui-même, l'un des hommes les plus grands qui aient vécu sur notre terre, et l'un des plus conformes à Jésus-Christ, a dû, pour devenir ce qu'il est encore dans le monde, subir, pendant trois ans, une apparente suppression de la foi. Pendant cette longue lutte de trois ans, il portait écrit sur sa poitrine le Credo catholique, suppliant Dieu de rendre la vie au texte matériel.
« Cependant, la foi, presque éteinte et sans soutien dans ce généreux cœur, la foi se repliait vers le centre de l'àme, se concentrait au fond vers le sanctuaire où Dieu vit. Vaincue partout, vaincue dans toutes les sphères de l'àme, dans les sens, dans l'imagination, dans l'entendement, dans l'espérance, sauf au centre de la volonté, la foi, réduite et recueillie en ce seul point, subsiste cependant, et, à la fin, debout et indomptable, elle s'écrie dans sa simplicité et dans sa majesté : « Eh bien! je veux m'attacher à l'infaillible et à l'absolu, à l'éternelle, nécessaire et universelle Religion : j'aimerai les pauvres hommes souffrants, et je les servirai de toute mon âme et de toutes mes forces.
« En ce moment, fut créé saint Vincent de Paul. Et toute la vie de Dieu qui demeurait en lui, toute l'essence etsubstance de la foi, réduite au seul point simple et absolument infaillible, savoir : l'amour dans la justice, toute cette force éclate pendant une longue vie, en ces œuvres véritablement prodigieuses que nous voyons, et qui grandissent encore. » {Lettres sur la Religion, p. 293.)
VOUS nous enseignez que les hommes, les pauvres et les malades, les captifs et les affamés sont vous-même, sont vos propres membres, sont comme le sacrement do votre adorable présence ; que celui qui les néglige, vous néglige; et que celui qui les aime, vous aime; que celui qui les sert, vous sert^ »
Trente-six ans après ces événements, le P. Gratry écrira encore: « Pour moi, j'avoue que si, à travers tant d'obstacles, de déceptions et d'inintelligences, j'ai persévéié dans ma ligne, ce qui m'a soutenu, c'est la pitié, la pitié du cœur, misericordia!- » non une pitié romantique, larmoyante et stérile, mais une pitié énergique, agissante et féconde.
Telle était la puissance d'aimer de ce grand cœur, puissance d'autant plus vivante et active chez lui qu'il était élevé au-dessus des passions inférieures, dégagé des entraves de l'égoïsme, profondément uni à Celui qui a révélé au monde l'amour substantiel et parlait par ces mots : « Je donne ma vie pour ceux que j'aime. »
Une pareille charité vient de plus haut que la nature. L'homme n'apparaît grand et beau, digne d'amoureuse compassion, en effet, que dans la lumière qui nous le montre créé à l'image et à la res'^emblance de Dieu. En dehors de cette lumière, nos laideurs, nos infirmités et nos petitesses, qui offensent l'œil de toutes parts, nous rendent haïssables ou ridicules. Pauvre bipède humain ! Voyez comme La Rochefoucauld l'abaisse et le dénigre , comme Molière le raille et le bafoue, comme Voltaire le méprise. Flaubert l'a en horreur. Il écrit à dix-huit ans : « Je suis décidé à ne choisir aucun état; car je méprise trop les hommes pour leur faire du bien ou tlu