Souvenirs de ma jeunesse, p
Tel était le « cloaque » où avait été jeté cet enfant. Il y passa quatre années, seul, sans appui, sans soutien, <( en état de péché mortel ». Comme d'ordinaire en pareil cas, les parents ne soupçonnaient rien. Jamais, autour de lui, ne retentissait une parole chrétienne. Partout la même liberté de propos, les mêmes banalités vides de sens, les mêmes préjugés absurdes. Les prêtres lui inspiraient le plus profond mépris, et le langage dévot ordinaire le dégoût le plus insurmontable. « Jamais je ne mettais le pied dans une église, dit-il; et, un jour, comme premier de la rhétorique, ayant dû adresser un compliment, très modéré d'ailleurs, en vers latins à M""" deQuéien, archevêque de Paris, qui visitait le collège Henri IV, je m'en repentis ensuite comme d'une lâcheté i. »
Un pareil désarroi moral ne va pas d'ordinaire sans une tristesse d'autant plus poignante que l'âme est plus riche et plus profonde. C'est un sentiment douloureux du vide que laissent après elles la vérité absente, les croyances détruites, l'amour de Dieu éteint, sentiment de l'étroit horizon de cette vie sans au-delà et sans espérance, sentiment de la vanité et de l'inutilité de tout. A certaines heures, ce sentiment devenait tellement intense qu'il touchait au pessimisme le plus désespéré. Au milieu^ des succès les plus enviés et parmi toutes les promesses de l'avenir, ce brillant jeune homme en venait à souhaiter la mort.
« Un jour, dit-il (on m'avait alors donné une chambre particulière à UQ étage fort élevé), je regardais à ma fenêtre, et, voyant cette hauteur, je me disais à moi-même, avec une grande conviction : « Je ne me jetterai certainement pas par cette fenêtre, mais si quelqu'un venait m'y jeter par surprise, il me rendrait un grand service. >) Je n'avais d'ailleurs aucun sujet de tristesse; mais la vie me semblait inutile et dénuée de sens. Quelques mois auparavant, dans mon rêve d'avenir, je désirais tout. Maintenant, je ne désirais plus rien. En ce moment même où je pensais a la mort comme à un bien, je me souviens que, faisant ensuite le tour de ma chambre, livré à ces réflexions, je me disais : « Que faire, en effet? Où il y a-t-il du