‹ Le pere Gratry, 1805-1872Chapitre 186 sur 263 · Cf. Montalembert par le R. P. Lecanuet, t. H, p · texte numérisé non relu

Cf. Montalembert par le R. P. Lecanuet, t. H, p

fient S tout en reconnaissant qu'il doit tendre au mieux et que, pour le développement de l'esprit d'initiative et de la vaillance à la lutte , il y a des progrès désirables et possibles. Il est curieux de savoir quelle était, dans l'intimité, le mode d'action d'une nature jeune, douce et souriante, telle que celle du P. Gratry. Il reste de lui des lettres inédites et confidentielles à Alfred Tonnelle , qui nous renseignent à cet égard. Or, ce qui les caractérise , c'est une mâle et évangélique énergie. Par là, elles font le plus grand honneur au prêtre et à l'apôtre , et rappellent, par leur ton \àgoureux et pressant, les exhortations de Fénelon au duc de Bourgogne, celles de Lacordaire à ses jeunes gens.

Avec quelle force il enseigne d'abord à son disciple la loi du travail, loi commune à tous les hommes, et qui s'impose plus particulièrement aux privilégiés en raison même de ce qu'ils ont reçu davantage! 11 lui écrit en octobre 1852 :

« Jl faudrait, par reconnaissance pour Dieu, qui vous a tant donné, pour vos parents qui ne vivent que pour vous , et par amour pour les hommes à qui vous devez beaucoup, parce que vous êtes privilégié, il faudrait décider irrévocablement que vous travaillerez à la sueur de votre front pendant plusieurs années, trois, quatre, cinq ou six au besoin...

«Alors, vous seriez probablement unhomme hors ligne et un grand écrivain, et mettant tout cela au service de la justice, de l'humanité, de la vérité, de la religion, vous pourriez, ce qui vaut mieux que tout le reste , devenir un véritable homme de bien.

« Non , je ne vous considérerais pas comme un véritable homme de bien, et je serais forcé de vous dire immoral, si, à partir de maintenant, vous commenciez à jouir de la vie, même honnêtement, comme on dit, et à vous endormir dans les biens terrestres Nous vous

1. Voir en particulier la réponse du P. de Ravignan et celle de l'un des membres les plus éminents de la Compagnie de Jésus : Montalembert, t. II, p. 275 et les articles du P. Tampé {Éludes, 5 et 20déc. 1900).

358 LE PERE GRATRV.

aurions lancé dans une vie fade, stérile, immorale, je le répète, et votre devise serait, en résumé, le mot de l'Évangile : « Malheur aux riches ! » Ce n'est pas dans un temps de crise sociale que ceux à qui Dieu a donné plus que leur pain, ont droit de se reposer. D'ailleurs, ce droit, ils ne l'ont jamais eu ; mais, comme ils l'ont presque toujours j9r 25, c'est pour cela qu'il est dit : « Malheur aux riches ! »

Il insiste sur le lever du matin. << L'homme incapable de se lever matin, n'ira pas loin. Rien ne trempe toutes les facultés physiques et morales comme cette première victoire remportée sur soi-même au commencement de la journée. Il faut être levé à six heures au plus tard. Moi, je me lève à cinq heures. » (Sept. 1850.) Il lui demande de régler militairement sa vie , et il ajoute : « La règle, l'ordre, la précision doublent le temps et doublent les forces. Je me souviens qu'à votre âge, sortant de philosophie, j'avais une telle passion pour l'étude et une telle con\dction que la règle doublait les forces, que c'est peut-être le motif capital qui m'a fait prendre la résolution d'entrer à l'École polytechnique : ce que du reste je vous déconseille absolument. »

Et comme, à un moment de fatigue, Alfred Tonnelle semblait se relâcher et fléchir, le P. Gratry le réveille de, sa langueur et le stimule par des paroles d'une tristesse voilée et d'un accent pénétrant. « Parce que, lui écrit-il, je suis porté par habitude à croire avec enthousiasme à la noblesse de l'âme humaine et aux miracles de la bonne volonté, j'ai encore un peu d'espoir que votre belle intelligence ne sera pas stérile, et qu'à l'heure de votre mort, vous ne vous présenterez pas à Dieu pour lui dire : « Je n'ai rien fait du talent que vous m'avez confié. »

On sait que ce brillant et malheureux jeune homme , d'une élévation et d'une maturité si précoces , si riche de promesses, fut brusquement enlevé par la mort à vingtsept ans. Il n'eut pas le temps de déployer les germes féconds semés dans son âme par une forte et religieuse

amitié, germes qui allaient faire de lui, s'il eût vécu, un philosophe, un poète et un écrivain, librement voués au culte passionné de la vérité et du bien\

Ainsi se formaient, sous l'impulsion et sous le regard du Père et à cette austère école, de jeunes et vaillants chrétiens; ainsi se préparaient des ouvriers d'élite pour la moisson. Combien d'entre eux sont restés inconnus, travaillant obscurément à leur tâche sociale et chrétienne, sous l'œil de Dieu! Us sont dispersés çà et là dans les villes de province. On les reconnaît généralement à une double marque : la fermeté indéracinable de leurs convictions et un culte religieux pour la mémoire du P. Gratry. Ils sont du petit nombre de ceux qui soutiennent la vie morale de ce monde-.

On pense bien que l'action d'un tel apôtre n'était pas restreinte à un petit cercle d'élite. Elle atteignait des multitudes d'âmes, depuis les plus humbles jusqu'aux plus élevées. Un prêtre de province racontait un jour au P. Gratry que « dans la petite ville qu'il habitait, le livre de la Connaissance de l'âme était tombé entre les mains de deux ouvrières dont jusqu'alors la vie n'avait été rien moins que chrétienne. Dieu daigna se servir de cette lecture pour toucher ces deux âmes. La vie suivant la foi et suivant Jésus-Christ leur apparut dans ce livre si belle, si digne d'être conquise au prix de tous les

1. Il a laissé des Fragments sur l'art et la philosophie, ébauches incomplètes sans doute, très distinguées pourtant, et qui promettaient un maître.

2. L'un de ceux-là, M. C. Lebrun, avocat à Lyon, rappelait récemment les causeries sur l'Économie politique, auxquelles il avait assisté, encore étudiant en droit, dans la cellule du P. Gratry, rue du Regard. « Quelle âme, dit-il! quelle ardeur pour le bien des hommes, pour la diffusion de l'Évangile éternel ! Le Père était une sorte de pile de Volta évangélique et divine, qui, partout autour d'elle, répandait le mouvement, l'impulsion, la vie, dans son expression la plus haute et la plus désintéressée. » C. Lebrun, Souvenirs intimes ; chez Tequi , 1900.

360 LE PERE GUATRY.

sacrifices, qu'elles n'hésitèrent pas à l'embrasser^. >> Un autre jour, un de ces demi-chrétiens, comme il y en a beaucoup, « qui voudraient, pour emprunter son propre langage, servir deux maîtres, et servir Dieu au meilleur marché possible » , au demeurant, nature élevée, délicate et droite, ouvre la Connaissajice de Dieu, et, transporté d'admiration devant les régions surnaturelles qui s'ouvrent devant lui pour la première fois, il salue avec une émotion indicible le monde nouveau qu'il entrevoit, tressaille d'allégresse devant cette terre inespérée comme les compagnons de Colomb devant le continent auquel ils n'avaient pas cru : on eût dit une révélation. « Je crus désormais à la théologie, jusque-là méconnue, écrit-il lui-même, parce qu'elle était incomprise ; je la vis se prolonger en tous sens comme une plage immense où je trouverais enfin le Dieu que je cherchais sans le savoir, où je contemplerais dans son vivant foyer ce soleil dont je n'avais analysé que des rayons épars, brisés et comme disséminés à la surface de toutes choses. » Cette prise de possession d'une àme par la lumière divine alla bientôt jusqu'à la conquête totale : quelque temps après , ce chrétien transformé se consacrait à Dieu et entrait à l'Oratoire-.

Les faits analogues ne se comptent pas.

Mais il est deux belles intelligences, que le P. Gratry a contribué à rapprocher de Dieu et dont le souvenir s'impose ici : Augustin Thierry et La Moricière.

Jusqu'en ces derniers temps, on a cherché à épiloguer sur la conversion d'Augustin Thierry, à jeter le doute sur sa détermination finale, à éluder ses déclarations franchement catholiques. Renan, le premier, essaya d'égarer l'opinion, en attribuant ces déclarations « à l'exquise politesse de l'illustre historien pour les femmes et pour les prêtres », et il s'efforça d'établir qu'Augustin

1. Le P. Gratry, ses derniers jours, etc., par le P. Adolphe Perraud, p. 231.

2. Une Vocation, par un Novice. Ce novice était le P. Saglier.

Thierry n'était, comme lui, qu'un homme amoureux de la nuance, qu'un esprit incertain et incapable de se fixer dans une foi quelconque. « Son goût délicat, écrit-il, lui disait qu'il faut mourir dans une religion. Or, le catholicisme lui apparaissait comme la plus complète des religions, et surtout comme la religion de la France. Il s'y attacha sincèrement, mais sans prétention dogmatique, ajournant les actes qiii eussent supposé une foi trop absolue et écartant par des précautions habiles les sollicitations importunes ^. » Pour répondre à ces insinuations, dont l'écho s'est prolongé jusqu'à nous, point n'est besoin d'entrer dans une discussion désormais inutile 2. On sait que l'honneur d'avoir réveillé le sentiment de la foi chez le savant écrivain revient au vénérable curé de Saint-Sulpice. Deux auxiliaires, le P. Pététot et le P. Gratry, continuèrent cette glorieuse mission, et ils furent secondés par trois jeunes Oratoriens, A. Perraud, Lescœur, Cambier, qui, chaque dimanche, venaient faire une lecture religieuse au vénéré malade. [Voir la note de la page 487.) Une âme si haute et si droite, qui avait consacré toute sa vie à la recherche de la vérité, méritait d'arriver à la lumière divine. Elley est arrivée, en effet, comme en témoigne l'admirable lettre où le P. Gratry raconte à l'archevêque de Paris les derniers moments du maître illustre qui luiavaitcoijfîélesoindesaconscience.Cedocument,datéde mail856, d'un très vif intérêt, aie double mérite de trancher le débat aux yeux de tout lecteur impartial, de nous éclairer pleinement sur les dispositions foncières de l'historien et sur le rôle du P. Gratry. A ce double titre, lia sa place ici 3.

« Monseigneur,

" Je dois à votre sollicitude pastorale quelques détails sur les derniers moments de M. Augustin Thierry.

Page 1