Essais de morale et de critique. M. Augustin Thierry
2. Il suffit de se reporter à l'étude du P. Chérot, Etudes religieuses, 15 octobre 1895 et aux articles du P. Tampé des 5 et 20 déc. 190Ô.
3. Le te.xte, tout entier de la main du P. Gratry, est conservé aux archives de l'Oratoire. 11 a été publié en mai 1856. Le témoignage très formel du cardinal Perraud en a encore confirmé l'exactitude à la suite d'une courte polémique, en 1897.
« Vous connaissiez ses dispositions, Monseigneur, et j'avais eu l'honneur de vous rapporter cette parole qu'il m'a dite : « Je suis un rationaliste fatigué, qui viens me réfugier dans le sein de l'Kgiise, à l'autorité de laquelle je me soumets. » Peu de jours après, en présence de M. le curé de Saint-Sulpice, et de deux autres personnes, M. Augustin Thierry, me prenant la main, nous dit d'un ton à la fois ému et souriant : «Monsieur le curé de Saint-Sulpice, je vous prends à témoin qu'aujourd'hui j'institue et installe M. l'abbé Gratry comme mon directeur de conscience. C'est lui maintenant qui répondra de moi. »
« J'acceptai cette responsabilité, et revins bientôt chez M. Thierry qui me dit être, en effet, décidé à s'approcher des sacrements, mais me pria de lui laisser du temps pour s'y préparer. Je l'engageai à ne point exagérer la longueur de cette préparation. Mais il m'avoua qu'il considérait comme préparation indispensable la correction de ses ouvrages. « Ensuite, j'approcherai des sacrements, me dit-il en propres termes, et ce sera ma récompense. »
« Cependant, dans ces derniers temps surtout, je voyais s'accroître son zèle pour la vérité, son entière soumission à l'Église et son désir continuel et empressé de terminer ses corrections. Malheureusement, il finit par y apporter une sorte de précipitation violente, qui paraît avoir été, en grande partie, cause de sa mort.
« Voici, du reste. Monseigneur, le dernier entretien que j'ai eu avec lui huit jours avant sa mort. Il n'y avait chez lui que la princesse B. et moi. 11 parla presque seul, pendant environ une demiheure, avec une fermeté, une précision et une animation extraordinaires. « Quelques personnes, disait-il, ne comprennent pas ce qui se passe, ni d'où viennent ces nombreux retours à l'Église catholique, malgré tant d'objections et de difficultés. Cela est très simple. C'est que le catholicisme est la vérité. C'est la vraie religion du genre humain. Les objections prétendues philosophiques ne sont point^hilosophiques : au contraire, toute la vraie philosophie, de tous les temps et de tous les lieux, se trouve dans la doctrine catholique. Toute la vérité s'y rencontre, et l'on est dans le faux à mesure que l'on s'en éloigne. C'est pourquoi le luthéranisme vaut moins que l'anglicanisme, le calvinisme moins que le luthéranisme, l'unitarisme moins que le calvinisme, et ainsi de suite. — Quant à la difficulté, si efficace sur quelques esprits, que l'on tire de l'état actuel du journalisme religieux, je ne vois pas pourquoi l'on s'y arrête. Un homme raisonnable peut-il rendre l'Église catholique responsable de toutes les mauvaises polémiques qui s'élèvent dans son sein entre particuliers? — D'aucun côté, je ne vois aucune bonne raison contre la religion catholique. Quant aux préceptes de l'Église, tout y est bon, raisonnable, salutaire, tout, jusqu'aitx moindres pratigues : l'on ne peut en omettre aucune sans avoir à le regretter. N'hésitons pas. Il faut arriver là. La véritable philosophie, la vraie sagesse pratique y conduisent de plus en plus. »
« Trois jours après cet entretien, M. Aug. Thierry fut pris de ce subit engourdissement dans lequel il s'est endormi. C'est dans cet état que je le trouvai, n'ayant plus qu'une vague connaissance de ce qui se passait autour de lui. Pendant une grande partie de la journée, je restai près du malade et de son bien digne frère, M. Amédée Thierry, qui, dans ces heures douloureuses, se montra si parfaitement bon et si parfaitement chrétien. J'attendais un moment lucide pour parler à notre cher mourant. Mais, ce moment ne venant pas, j'eus la pensée d'amener près du malade le P. Pététot qui a tant d'expérience des mourants. Le P. Pététot resta un quart d'heure seul avec M. Aug. Thierry, et pendant que nous étions en prière dans la chambre voisine, il lui suggéra les actes de foi, de contrition, d'espérance et d'amour de Dieu. Après quoi, il lui donna l'absolution. Ensuite, M. le curé de Saint-Sulpice vint lui adminis^trer l'Extrème-Onction. Très agité avant la venue du curé, le malade parut très calme pendant toute la cérémonie. Il n'est mort que le surlendemain 22 mai.
« Grâce à Dieu, l'homme excellent que nous regrettons est mort dans le sein de l'Église catholique. Parti, comme beaucoup d'entre nous, de l'incrédulité complète, ainsi qu'il me l'a dit lui-même, l'étude sincère des hommes et de l'histoire lui avait depuis fort longtemps appris que l'incrédulité n'explique pas le monde, et que la force vive qui mène le genre humain, c'est la religion. La religion,
— l'histoire le lui montrait encore, — ne pouvait être que le christianisme. Mais son esprit, s'élevant par degrés de l'erreur à la vérité, crut voir d'abord dans le protestantisme la pure doctrine de l'Évangile. C'est alors qu'il chercha la lumière à Genève. « En ce temps,
— ce sont ses propres expressions, — je ne me doutais point de l'histoire de l'Église. Lorsque j'y eus jeté les yeux, je vis clairement que le protestantisme ne pouvait être la religion fondée par J.-C. Le protestantisme et 1 histoire sont entièrement incompatibles. Le système protestant a été obligé de découvrir et de construire à son usage une iiistoire fictive. Je m'étonne qu'on se maintienne encore sur un pareil terrain. Comment ne voit-on pas que le catholicisme se retrouve tout entier, de toutes pièces, dans les quatre premiers siècles? Un autre jour, il disait à l'un des Pères de l'Oratoire, M. Perraud {sic) : « On soutient parfois, et c'est un préjugé que j'ai longtemps partagé, que la doctrine de l'Église s'est formée de pièces et de morceaux. Comme cela est faux! Quelle admirable unité! Comme l'examen des textes renverse cette erreur! »
« C'est ainsi que cette intelligence droite et forte déchirait peu à peu la ceinture de ténèbres que son éducation lui avait faite.
«Mais Dieu lui réservait d'autres épreuves, qui devaient développer encore la force et la grandeur de cette belle âme. Dieu a voulu envelopper pendant trente ans cette lumineuse intelligence dans les ténèbres matérielles, et cette âme énergique dans un corps sans mouvement. Et l'âme, dans cette prison, et sous cette chaîne, a con-
tinué son travail et sa recherche de Dieu. Absolument aveugle, paralysé de tous les membres, au lieu de s'engourdir et de s'abandonner, il veillait, méditait, écoutaitet dictait. 11 réglait, il disciplinaitsa vie sous l'inflexible exactitude d'une règle presque religieuse. Aussi, sous cet effort, et par la grâce de Dieu, l'âme avançait toujours, et parvenait enfin, non plus seulement à l'affirmation théorique de la vérité générale de nos dogmes, mais à la volonté formelle de se soumettre à l'autorité de l'Église, mais à l'intention arrêtée, souvent manifestée, de participer à ses sacrements. « Pour m'y préparer, disait-il souvent,. je veux corriger tout ce que j'ai écrit contre la vérité, quoique de bien bonne foi. Je demande à Dieu tous les jours, toutes les nuits, de me donner la force et le temps d'achever ce travail; car il me semble qu'en ceci je travaille pour Dieu. Oui, me ditil un jour, je me soutiens parfois dans ma fatigue par cette pensée : « Je suis un ouvrier de Dieu. Ne répétez pourtant pas ce mot, ajoutat-il dans sa très chaste modestie. Ce serait prétentieux. Je ne dis cela qu'à vous. »
«Cenoble esprit poursuivait ainsi sa marche infatigable, sans abattement comme sans orgueil, croyant et voulant travailler en présence de Dieu et par obéissance à Dieu ^ »
Quant à La Moricière, proscrit au coup d'État du
2 Décembre, il s'était vu fermer brusquement, en pleine
1. Le P. Gratry a d'ailleurs fait directement justice des insinuations de Renan en affirmant qu'Augustin Thierry, loin d'être un esprit curieux, incertain et flottant, était, au contraire, un esprit décidé, positif et abrupte. « Il nous faisait, dit-il, l'honneur de supprimer à notre égard ce que l'on nomme la politesse. Il nous parlait avec une grande franchise, et nous adressait fort simplement ses critiques et parfois ses reproches. « Tenez, me disait-il, je ne puis suivre vos démonstrations de philosophie religieuse. Elles m'épouvantent. Ne vous en fâchez pas. Cela ne va pas contre vous, mais contre moi. C'est sans doute une lacune de mon esprit. J'éprouve précisément le même effet à la lecture de saint Augustin. Je ne suis pas philosophe, jesuis historien. Jesuis un rationaliste fatigué qui me soumets à l'autorité de l'Église. Je vois les faits ; je vois, par l'histoire, la nécessité manifeste d'une autorité divine et visible, pour le développement de la vie du genre humain. Or, tout ce qui est en dehors du christianisme ne compte pas. De plus, tout ce qui est en dehors de l'Église catholique est sans autorité. Toutes les sectes ne sont qu'oubli, mépris, négation de l'histoire. Donc, l'Eglise catholique est l'autorité que je ohoi-che, et je m'y soumets. Je crois ce qu'elle m'enseigne. Je reçois le Credo. Mais je suis incapable de pénétrer par ma raison dans l'intérieur du dogme, et je n'en sens pas le besoin. »
force, la carrière militaire et la carrière politique, où il venait successivement de s'illustrer. Exilé à Bruxelles, condamné à une oisiveté forcée, amère pour lui comme un avant-goût de la mort, il était de ceux qui sont capables de se replier sur eux-mêmes et de retrouver, dans le monde intellectuel et moral, un champ sans limites à leur activité. La solitude et le recueillement invitent à la réflexion. Dans ses méditations, cet homme de guerre et cet homme d'État, instruit de tant de connaissances, mêlé au maniement de tant d'affaires, s'aperçut, à quarante-sept ans, qu'il ignorait la première et la plus essentielle des sciences, celle de l'homme et celle de Dieu, et qu'il avait négligé l'affaire capitale, celle du gouvernement de son âme et de son salut. 11 chercha la vérité avec l'ardeur qu'il mettait à tout : (( il lut les livres comme il faisait la guerre. Sa vie ne fut jamais d'une activité plus dévorante qu'en ce temps-là ^ ». Non pas qu'il eût complètement perdu la foi. « Un Breton ne la perd jamais, » disait-il au P. Dechamps. Mais si le cœur était resté fidèle, l'esprit avait été trop occupé ailleurs pour ne la point perdre de vue. C'est ce qu'il dit au P. Gratry, son ancien camarade de l'École polytechnique, lorsqu'il eut la joie de se mettre en relation avec lui. Il lui exposait ainsi son état et ses dispositions.
« J'ai fait mes humanités, y compris la philosophie. J'ai passé deux ans à l'École polytechnique; j'y ai travaillé en conscience à l'étude des sciences exactes, et quelqiie peu à celle de leur philosophie. Quant à la théologie, je n'en sais pas un mot. Il y a trente-quatre ans, combien peu, hors des séminaires, savaient autre chose que le nom de cette science! Depuis lors, j'ai manié les armes pendant dix-huit ans; j'ai passé quatre ans au miheu de nos luttes et discordes politiques; et me voici maintenant dans l'exil où Dieu m'a conduit pour me donner le temps et le besoin de réfléchir, en regardant les